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Pour commenter le dernier documentaire de Raymond Depardon sur le Vinatier, mytoc.fr a choisit le Dr Lemoine qui a travaillé pendant près de 30 ans dans cet hôpital psychiatrique. Résultat étonnant.

«12 Jours» De quoi endormir un psy !

N’allez jamais au cinéma avec un psychiatre, même un éminent psychiatre ! Surtout pour voir un film qui met en scène un hôpital psychiatrique. Car dans le noir, les psy comme les oiseaux, s’endorment !
Très intéressant quand même. Patrick Lemoine ne parle pas en dormant mais quand il se réveille, il devient bavard, très bavard. Et il faut suivre. Lui si prudent, si nuancé, si paisible, il est même capable de prononcer des sentences abruptes. Résultat : 34 pages de notes griffonnées dans le noir. Une expérience.
Il est venu en bus au Comoedia mais il débarque de Katmandou où il a donné une conférence. Souriant, oeil malin et voix posée. Un sacré personnage : psychiatre, docteur en neuro-sciences, ancien «patron» du Vinatier devenu coordinateur d’un groupe de cliniques privées, enseignant à l’université Claude Bernard, auteur d’une vingtaine d’ouvrages… Un expert reconnu des troubles du sommeil qui a accepté de voir le dernier Depardon et d’en faire la critique en direct. Un vrai défi !
Dès les premières images, le célèbre photographe lyonnais cadre son sujet. Avec un texte présentant la loi de septembre 2013 qui exige que tout malade mental ayant fait l’objet d’un «internement sous contrainte» c’est-à-dire sans son consentement, passe devant un juge dans un délai maximum de 12 jours. Pour déterminer si cette décision est fondée.
«Un malade mental est un citoyen comme les autres», insiste Patrick Lemoine tout en regardant le film. D’ailleurs, à l’époque, il s’est battu en faveur de cette loi qui «évite les abus».
En ouverture, long travelling dans les couloirs déserts du Vinatier. Lugubres. Murs gris, alignement de portes, grosses serrures, néons blafards… «Une prison», soupire le Dr Lemoine en regrettant la «rénovation loupée» de cet établissement.
Le psy qui ne s’est pas encore endormi semble un peu sceptique sur le sujet même du film. «En 30 ans au Vinatier, je n’ai connu qu’un seul abus». Une vieille clocharde qui, le jour de l’inauguration de la Part Dieu, est venue déverser des ordures sur la tribune où trônait le maire de Lyon. En proclamant qu’elle était chez elle car c’est sur ce terrain vague qu’elle avait élu domicile avant la construction du centre commercial. Se sentant humilié, le maire a insisté auprès du Préfet pour qu’il ordonne son internement d’office au Vinatier, malgré les avis négatifs des psychiatres.
Mais Lemoine, toujours pragmatique, explique : «Aujourd’hui, ce qui limite les internements arbitraires, c’est le manque de places dans les hôpitaux psychiatriques» qui cherchent d’abord à se débarrasser des malades. Deux chiffres résument l’enjeu : avant la guerre, 3 000 malades au Vinatier. Aujourd’hui, 700 maximum.
Le seul critère pour ces internements sous contrainte, «c’est le danger», souligne Lemoine. Danger que représente le malade pour lui-même ou pour les autres. «Suicide ou comportement violent». Le plus souvent des schizophrènes, psychotiques et autres paranoïaques. De plus en plus nombreux, ils représentent 20% des hospitalisations alors qu’ils étaient «rares» quand ce psy est entré au Vinatier dans les années 70. Des décisions qui interviennent à la demande de la famille, d’amis et même d’employeurs, «SPDT» selon le jargon administratif. Ou d’un représentant de l’Etat, «SPDRE».
Fin de la balade dans les couloirs du Vinatier.
On va alors avoir droit à une série de comparutions filmées de façon assez brutales où des malades se retrouvent face à un magistrat qui décide ou non de les remettre en liberté. Une porte et une plaque discrète «salle des audiences». Murs blancs, une grande table et quelques chaises.
Eric, 33 ans, blouson bleu, cheveux courts, yeux noirs… L’air absent, il écoute la juge, une blonde en foulard bleu, qui résume son cas : «Agitation, délire, agressivité…». Trois psy sont formels. Il doit rester au Vinatier. Le malade prononce quelques mots incompréhensibles. Bouche bétonnée. «Les neuroleptiques», précise Lemoine en ajoutant : «Le problème c’est qu’on ne sait jamais ce qui relève de la maladie ou du traitement».
Son avocat concède qu’il n’y «pas d’éléments pour le libérer». Affaire réglée en quelques minutes.
Puis c’est le tour d’Anne, 45 ans, célibataire. Une brune à lunettes, l’air décidé. Elle a été hospitalisée à la demande de son employeur, Orange, car elle a tenu «des propos inquiétants» au cours d’une altercation avec son supérieur assorti d’une menace de suicide. Elle s’insurge contre la «violence extrême» qu’elle a subi en arrivant au Vinatier. Douze personnes pour la maitriser, dit-elle, avant d’être attachée dans son lit. «J’ai rarement eu à faire à des violences au Vinatier», glisse Lemoine les yeux toujours ouverts. En revanche, il souligne la «peur du personnel soignant» qui intervient en nombre pour éviter tout dérapage. Et il précise que ces liens de contention évitent que les malades ne se blessent. Comme l’isolement destiné à protéger les autres malades.
L’avocat d’Anne intervient. Il parle de «souffrance au travail» alors que les médecins évoquent un «délire de persécution». Le juge écoute la pensionnaire qui s’insurge : «Je ne suis pas à ma place ici. Je veux ma liberté…» en dénonçant cet «abus de pouvoir».
Elle restera au Vinatier. Comme ce jeune homme timide qui prend la suite en s’excusant : «J’ai un cheveu sur la langue mais je ne me plaint pas car il y a en a qui sont muets».
Puis on a droit à un cas très lourd. Cheveux courts, regard fixe, visage allongé… «Je n’écoute pas», dit-il au juge en ajoutant : «J’entends des voix, des voix de la chaise électrique». «Schyzo», glisse le psy alors que le malade se lance dans une grande tirade pour expliquer que son père a été «béatifié» et que le juge doit le rencontrer… «Je crie beaucoup moins», conclut-il en demandant à retourner «vivre chez maman en Savoie». Le juge précise qu’un «collège d’experts» est unanime sur son cas : pas de sortie possible. «Pourquoi vous parlez de collège, je ne suis pas à l’école». Le magistrat lui rappelle l’âge de sa mère donc qu’elle ne peut pas s’occuper de lui. «Elle est très courageuse, vous savez», répond-il
Un infirmier, carrure impressionnante, raccompagne le Savoyard. «Une caricature», regrette le Dr Lemoine. «Les infirmiers balèzes génèrent malgré eux de la violence car les malades n’hésitent pas à leur taper dessus alors qu’une petite minette ne produit pas du tout les mêmes réactions…»
Entre les témoignages, des images de «l’asile». Une vieille dame qui chante dans les couloirs. Un type en baskets qui tourne en rond dans une cour grillagée, mesurant chaque pas, bob noir sur la tête, regard fermé. Ou une jeune femme qui se ballade dans le parc, un gobelet de café à la main. Rythme lent et images soignées. «Pour faire passer la pilule», ironise Lemoine qui se met à bailler.
Un jeune barbu devant le juge : «J’ai dénoncé mon voisin aux gendarmes». Il le soupçonnait d’être un dangereux terroriste. Alors il a acheté une Kalachnikov qu’il a planquée chez lui en haut d’une armoire pour éviter que sa grand-mère puisse l’attraper… «Schizophrène paranoïde», estiment les experts qui mentionnent une consommation soutenue de cocaïne, des violences… A peine 20 ans et un aveu : «Je suis fou». Lui aussi restera au Vinatier.
Une jeune femme en blouson rouge et lunettes. Françoise. Elle écoute sagement le magistrat résumer son cas. Tentatives de suicide en série. «Pas d’accord, je veux simplement retourner chez moi pour mourir en sautant du troisième étage. Mais on m’en empêche… Et moi, on pense à ma souffrance ? Je refuse de me faire soigner. J’ai 37 ans, j’ai trop souffert». Son avocat intervient d’une voix posée en rappelant l’exigence de sa cliente. Mais il reconnait aussitôt qu’il y a «un risque». Le juge hoche la tête en feuilletant le rapport psychiatrique. Elle fera appel tout en grognant : «Ça ne servira à rien ».
Nouri, 34 ans, coups de couteau… Déclaré irresponsable. «Vous êtes atteint de troubles psychiatriques ?», lui demande la juge. «Comme tout le monde», réplique ce grand «black» au regard étrange.
Une brune de 21 ans lui succède derrière la grande table. Elle s’est ouvert les veines. Vendeuse dans un kebab. Délire de persécution, des tendances mystiques… Elle se plaint d’une fille qui l’agresse «par télépathie». «Je n’ai jamais voulu me suicider», explique-t-elle en précisant qu’elle a été «violée trois fois par Youpi». Puis elle évoque toute une série de viols. En précisant qu’elle s’est ouvert les veines pour éviter d’être «contaminée» par ses violeurs. L’avocat se contente sobrement de préciser que l’état de de sa cliente est «en voie d’amélioration».
Le Dr Lemoine s’est endormi. Un aveu ? Faut-il le réveiller ?
Floriant apparait à l’écran. Un ancien taulard qui préfère retourner en prison. Il a tué son père, condamné à dix ans, déclaré irresponsable, expédié au Vinatier. Son objectif aujourd’hui : créer un parti politique. «Olivier Besancenot est au courant, il vous expliquera». La priorité de ce parti : «Supprimer les psychiatres ». Le psy dort toujours, heureusement !
Une jeune femme un peu forte explique qu’elle est «une enfant de la DASS » et qu’elle veut sortir de cet asile pour élever sa fille et «lui donner de l’amour». La juge d’une voix douce : «Il faut que vous soyez patiente». Regard désespéré.
Lemoine se réveille et s’excuse d’un mot : «La psychose secrète l’ennui». Puis il cite Aristote en ajoutant : «Ce film est ennuyeux car la psychose est ennuyeuse, pas flamboyante comme on l’imagine. Mais c’est un film utile car ça permet aux gens de voir la réalité de la folie».
«Taisez vous !», ordonne une jeune spectatrice au psychiatre alors que le générique arrive. Visiblement agacée par cette séance commentée mais qui a portant tendue l’oreille à plusieurs reprises. Une ancienne pensionnaire du Vinatier ?
Fin du film sur une allée de platane dans le brouillard. «De belles images pour gommer l’ennui», suggère le psy-écrivain. Pas un seul malade n’a été remis en liberté. Lumière dans la salle. Alors que le public s’éclipse, Patrick Lemoine continue à parler.
«Ces audiences sont indispensables pour éviter les abus mais elle sont très formelles car les juges et les avocats n’y connaissent rien et forcément ils écoutent les psy. Ce qui n’est pas mal… si les psy ne sont pas fous !»
En revanche, le Dr Lemoine avoue être «choqué sur le plan éthique». Choqué qu’on puisse filmer des malades et exposer leur cas en public. Et le pire c’est que les gens en rigolent, sauf le psy, évidemment. Des malades dont le consentement n’a aucune valeur, évidemment. «D’ailleurs, aucun médecin n’apparait». Et il note que les patients qui témoignent sont «tous des psychotiques». Des cas lourds. Pas de simples dépressifs qui n’auraient pas accepté de se prêter à ce jeu.
Mais il faut voir ce documentaire qui s’est faufilé dans le Vinatier. A une seule condition, y aller avec un psy. Même s’il plonge dans un sommeil paradoxal !

Photo : Raymond Depardon au Vinatier, au cours du tournage de "12 jours"
"12 jours" de Raymond Depardon. Durée : 1h27