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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Aimer sans mesure »

Joli discours, mardi soir d’Eric Verrax, un lyonnais amoureux d’Albert Camus qui a été l’initiative d’une plaque commémorant désormais le mariage, au coeur de Lyon en décembre 1940, de cet écrivain mythique.

«Quelques mots suffisent à décrire l’importance et la symbolique de ce qui s’est passé ici même il y a presque 80 ans, le 3 décembre 1940 : Camus a épousé dans notre mairie d’Ainay Francine et seule la mort d’Albert les séparera. Ils n’ont pas trente ans.

Francine est d’Algérie comme Albert, superbe femme dotée de tous les talents elle est musicienne, mathématicienne, et appartient à la bonne bourgeoisie oranaise : peut-être l’une des conquêtes les plus conformistes d’Albert.
Albert n’est pas encore Camus aux yeux du monde. Il a certes écrit et publié chez son ami Charlot, Noces, L’envers et l’endroit,  mais il est à la veille du grand succès de la guerre que sera l’Etranger, qu’il est en train d’achever.
Ses liens avec Lyon sont postérieurs : tuberculeux, il se fera soigner en France, à Saint-Etienne et plus tard au Chambon-sur-Lignon, et cela le fait beaucoup souffrir compte tenu des méthodes de l’époque. Engagé dans son combat contre l’injustice et les inégalités en Algérie, notamment comme journaliste. Avec entre autres un article retentissant : «Misère en Kabylie ». Il va tout naturellement rejoindre la résistance et va trouver ici même, à Lyon, un réseau et des amis dont le grand poète qui devient plus que son ami, son frère, René Leynaud. Les mots qu’il écrira à sa veuve sont parmi les plus beaux que l’on puisse trouver. Pour l’heure, il est sous le choc d’un chef de gouvernement «sénile» qui prend des mesures « particulièrement injustes et abjectes », notamment contre les Juifs.
Lyon est alors dans la zone libre mais c’est son emploi de secrétaire de rédaction qui l’a conduit à Lyon depuis quelques semaines, et donc le hasard qui préside à ce lieu pour le mariage.
Mais pourquoi se marier ? Albert plaît, beaucoup. Son activité de metteur en scène de théâtre plus encore que d’écrivain facilite une vie libre, dans laquelle les entraves sont malvenues. Est-ce pour conjurer l’avenir, en pleine guerre mondiale ? Mais en quoi, ils n’ont ni biens, ni enfants. Est-ce pour retenir Francine ?
Mais n’est-ce pas plutôt elle qui cherche à le retenir ? Ils auront ensemble pendant la guerre deux jumeaux dont Catherine, qui veille avec amour, intelligence et élégance sur le patrimoine moral et littéraire de son père aujourd’hui encore. Mais Camus, marié pendant sept ans à Simone Hié et qui vient de divorcer, aimait les femmes quand elle l’a connu, il les aimera toute sa vie : elle savait à quoi s’en tenir, et même malheureuse et dépressive avouera : «Avec Albert, cela n’a jamais été médiocre». Et lui : «Pourquoi faudrait-il aimer rarement – ou peu - pour aimer beaucoup ?».
Encore plus déroutant, il écrit à celle qui est encore son amour quelques semaines avant le mariage, Yvonne Ducailar : « e vais probablement gâcher ma vie, si on en juge au sens commun. Je veux dire, à moins qu’elle ne refuse, je vais me marier avec Francine (…) Je ne pourrai jamais me marier avec toi. Mais je pourrai vivre toujours avec toi, te rencontrer, voyager, te désirer, boire, te trouver belle, et tout le reste». Plus tard, récipiendaire du Nobel, il écrira à Maria Casarès : «Dans toute cette neige, au milieu de tout ce blanc, dans tout ce froid, un seul soleil : toi».
Alors, un mariage absurde ? En tout cas, en septembre, le mariage est décidé et il cesse - provisoirement - de lui écrire. Francine Faure le rejoint à Lyon en novembre 1940, Camus est lyonnais depuis quelques semaines seulement.
Alors ce 3 décembre 1940, la cérémonie est simple, peu de témoins, l’essentiel : l’union civile, le vin de noces à la sortie, à ce que nous connaissons aujourd’hui comme «Bistrot Martine» : Francine s’en souvenait !
En effet, il fait très froid depuis quelques jours moins 15°, et encore moins 5 le jour du mariage ; Francine, qui vient d’arriver d’Oran, souffre stoïquement. Les époux, qui peinent à manger à leur faim tous les jours de la semaine, n’ont pas de quoi acheter des alliances en or et elles seront en cuivre. La situation de journaliste à Paris-Soir de Camus, cours de la Liberté, est des plus précaire : il sera licencié quelques semaines plus tard.
«Camus travaillait la nuit et ne rentrait que vers 3 ou 4 heures du matin. Il lui fallait marcher dans la neige tassée qui s’accumulait sur les trottoirs sans jamais être nettoyée. Le vent était glacial. Il lui fallait traverser un pont sur le Rhône pour parvenir à leur hôtel, un hôtel de passe à peine reconverti, et quand il y arrivait, il avait la peau violacée. Francine l’attendait en lisant, les mains gantées. Leur chambre était dépourvue de tout chauffage» (Herbert R.Lottman).
La précarité des époux est telle qu’en dehors des deux témoins, Lénief, secrétaire de rédaction de Paris-Soir et Pia, son patron, grand ami et longtemps protecteur, il n’y a que quatre invités, les amis du Livre, entendons, les ouvriers du marbre.
Alors, un mariage absurde, pour celui qui va rédiger dans quelques mois «Le mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde» ? Un mariage voué à l’échec, avec des liaisons multiples dont souffrira l’épouse au point d’être internée et de subir des séances d’électrochocs à répétition pour dépression ? Un lieu de hasard, que Camus six mois auparavant ne connaissait pas ? Avec comme principal témoin un ami avec qui il se brouillera pour le restant de ses jours, Pascal Pia ?
Ou plutôt, une trace de notre humaine déficience et ambiguïté : il veut, en même temps, vivre sa vie d’homme libre à tous égards, et ne pas perdre les apparences d’une vie rangée, puisqu’aussi bien ce n’est que de cela qu’il s’agit ? Ils veulent du conformisme, ils en auront, semble-t-il nous dire…
Mais par-delà toutes les vicissitudes, Camus et Francine resteront unis. Et à sa mort en 1979, Francine sera enterrée à ses côtés, à Lourmarin. Et pour l’éternité, sa place à ses côtés est unique.
Je vous disais tout à l’heure la plaque posée à Tipasa ; il y est gravé : «Ici je comprends ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure» (Noces à Tipasa).
J’ai choisi pour cette plaque une autre citation de Camus plus forte encore : «Je ne connais qu’un devoir c’est celui d’aimer» (Carnets).
A 60 ans d’écart, et plus de deux mille kilomètres de distance, elles disent la même chose : la vérité d’un jeune homme qui explora l’absurde dans ses œuvres et sa vie, mais toute sa vie, ne sût qu’aimer et créer. Peut-être s’agit-il là de deux synonymes ?
Je retiens en tout cas cet exemple, et pourquoi pas, cette leçon que derrière l’absurde, Camus a vu, a vécu, a dit qu’il y avait une issue : l’action, la résistance comme la dénonciation de la misère en Kabylie , la création de l’Etranger à la Chute en passant par la Peste, l’amour qu’il soit célébré en Mairie ou que les Noces soient celles du vent, du soleil, de la Méditerranée et du corps des femmes qu’on étreint.
Mon initiative solitaire d’il y a presque trois ans a pu me sembler à certains moments un peu décalée, tardive, hors de propos.
Votre présence nombreuse, le soutien final de la Mairie, les sourires que je vois sur vos visages témoignent de l’actualité du message de Camus et disent tout l’intérêt de ce rappel symbolique d’un évènement, d’une œuvre, d’un homme qui sut aimer et créer. Cela ne peut être inactuel.
De cela, je vous remercie ». 



Eric Verrax



Légende photo : Albert Camus et Maria Casarès