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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Nicolas Mathieu vient de remporter le Goncourt avec sa chronique sociale d’une jeunesse désabusée.

Anthony, Steph, Hacine… et leurs rêves

«Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire.»
Nicolas Mathieu vient de publier son second roman, «Leurs enfants après eux» aux éditions Actes Sud. 426 pages pour suivre le destin d’adolescents en train de basculer dans la vie d’adultes. Quatre chapitres. Six ans. De 1992 à 1998.
Heillange dans le Nord de la France. Les hauts fourneaux ferment les uns après les autres. Anthony a 14 ans. Un oeil de travers, des taches de rousseurs, bientôt en troisième. Un père alcoolique et parfois violent, une mère sous Xanax, «à la maison les disputes pouvaient partir sur n’importe quoi, le regard d’une homme, le programme télé, un mot de travers»… Il traine avec «le cousin», de deux ans son ainé. Ils s’ennuient ferme. Les vacances d’été s’éternisent. «Qu’est ce qu’on fait ?», c’est la question rituelle, la même dix fois par jour. Pas d’idée. Pas de perspectives. Alors ils fument, boivent et baisent. Des jeunes «en proie à leurs hormones». Comme Clem et Steph, copines inséparables. La première, des airs de bourges, audacieuse et insolente. La seconde, élève moyenne, avec quelques rondeurs. Il y a aussi Hacine, le caïd de la cité. Son père parle un «français relatif». Sa mère est restée au bled. Pendant ce temps, la BAC rôde dans la ZUP alors que les parents sont vautrés devant Fort Boyard. Les discussions tournent autour du «foot», des «Corses» et des «Bougnoules». Anthony rêve de «foutre le camp» pour «s’en sortir». Fuir cette misère. Prendre enfin l’ascenseur social. «Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme».
Deux ans plus tard. Anthony a pris «de l’envergure». Moins «tête brulée». Une nouvelle fille, Vanessa, qui tente «de se faire une place dans sa vie». L’été, il travaille au club nautique. Ses parents ont divorcé. Entre le père et le fils, «un embarras affectueux». Le cousin a laissé tomber ses études pour l’intérim, «petites missions à la con». Stéphanie vient d’obtenir son bac avec mention. Mais n’a pas «arrêté de picoler». Clem va partir faire des études de droit. Hacine a passé deux ans «de l’autre côté de la Méditerranée» pour «être redressé». Retour en France, «seul, du fric plein les poches, le coeur sec». A Heillange, rien ne bouge, «ça fait dix ans maintenant qu’on pleure Metalor». Crise, chômage et misère.
1996. Anthony a obtenu un bac STT. Il s’est engagé dans l’armée «comme des milliers de gosses de pauvres qui n’avaient jamais été heureux à l’école». Le cousin est devenu livreur au Luxembourg. Hacine est casé avec Coralie. Stéphanie va intégrer l’ESSEC. Surnommée «la Parisienne», elle fait la fierté de sa mère qui «l’exhibe» au cours des vacances d’été. Clem, la bonne élève, a foiré sa première année de médecine à Nancy. Des rêves encore plein la tête. Mais une réalité qui s’impose : «Des copains d’enfance devenaient de parfaits étrangers».
1998. Pour Anthony, fini l’armée. Une blessure au genoux l’a contraint à rentrer chez lui. Il enchaine les missions d’intérim. Hacine et Coralie ont une une fille, Océane. L’ancien caïd a «le sentiment d’habiter sa vie en passager clandestin». Le cousin aussi a désormais une famille. Le père d’Anthony est mort. Stéphanie s’apprête à partir pour le Canada. Clem déprimée n’y croit plus. Seule éclaircie de l’été : la Coupe du Monde. La France est en finale. Quelques instants d’euphorie, mais un quotidien qui reprend rapidement le dessus. Loin de la fête et de l’insouciance. Rien ne changera vraiment jamais !
Après «Aux animaux la guerre», qui a remporté plusieurs prix et qui a été adapté à la télévision, Nicolas Mathieu, signe un deuxième roman remarqué. Une écriture efficace, simple et direct. Une langue crue et brutale, qui traduit bien les émotions adolescentes. A 40 ans, il pourrait remporter le Goncourt ou le Médicis. Et ce serait une belle revanche pour cette jeunesse désabusée.

«Leurs enfants après eux» de Nicolas Mathieu aux éditions Actes Sud, 426 pages.