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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Attention à cet oiseau !

Julie Cherki travaillait dans une grande surface quand, par hasard, elle est devenu photographe et danseuse. Pour créer des univers et des ambiances. Portrait d’une jeune artiste qui parle vite, clair, précis. Et qui vise les étoiles.

Une cage entrouverte d’où s’échappent des oiseaux : c’est le tatouage discret dessiné sur le bras gauche de cette jeune femme, installée dans un transat sur le pont de la péniche mytoc.fr par un bel après-midi ensoleillé.
«Pourquoi moi ?», demande sans façon Julie. On lui répond que tous ceux qui connaissent son travail la trouve «géniale». Ça la fait éclater de rire !
Boucles brunes, yeux noirs pétillants et teeshirt coloré, elle parle d’une voix ferme, mots simples et regard direct. En une heure à peine, elle va raconter son aventure, sans détour, avant de foncer vers un autre rendez-vous. Nature, passionnée, une vraie énergie.
«Je ne viens pas une famille d’artistes». Des études d’histoire puis de lettres. «Je me suis beaucoup cherchée», avoue celle qui, en sortant de la fac, est embauchée à IKEA au service après-vente. A l’époque, elle ne s’imagine «pas du tout» photographe. «Je me disais que ce monde là n’était pas fait pour moi». Puis, un jour, un de ses collègues lui met un appareil entre les mains. «Ça m’est tombé dessus mais rapidement je me suis rendu compte que j’avais un truc avec la photo. Aujourd’hui je ne m’imagine pas faire autre chose !»
Pas de cours, elle se forme sur le terrain au contact de professionnels pour qui elle accepte parfois de poser. Ses premières images : des nus stylisés. «Du vert, des flous artistiques, de la nudité cachée…» Style David Hamilton. Quelques secondes de silence puis tout à coup, un murmure : «Ça plaisait beaucoup, mais pas à moi !». 
L’oiseau change de style. Pour voler plus haut. Elle s’inscrit d’abord à des cours de théâtre puis de danse à Pôle Pik, l’école hip-hop de Mourad Merzouki. Mais aussi à des stages «Gaga», méthode inventée par le chorégraphe israélien Ohad Naharin qui «déconstruit le mouvement». Fascinée aussi par l’Irlandaise Oona Doherty et la compagnie belge Peeping Tom, entre danse et théâtre.
Changement de décor aussi. Fini la verdure et ses brouillards. Elle va privilégier «l’esthétique de la ville», du béton, des paysages urbains très marqués, des univers «hors du temps, clean, presque cliniques». Du brutalisme, dans l’esprit Le Corbusier. Une ambiance qui exprime «le mal-être» de la société actuelle. «C’est cette ambivalence que je recherche dans mes photos». 
Repérée, elle devient photographe du Festival Karavel et de la Compagnie Käfig. Un terrain de jeu idéal pour cette jeune photographe fascinée pour le corps en mouvement. Et son formidable pouvoir d’expression. «Si je cache un visage, ce n’est pas pour rien».
Le mouvement quand on fabrique des images ? Pas facile. «Compliqué même car ça bouge, il faut anticiper, penser à un milliard de trucs… Pour saisir le moment clef !» 
Apprentie danseuse, obsédée par l’équilibre, elle fait alors appel à ceux qui n’ont pas peur de défier les lois de la gravité : breakers, hip-hop, acrobates, danseurs contemporains, même classiques. Ce qu’elle exige d’eux n’est pas habituel : «Je leur demande d’imaginer des sauts qui ressemblent à des chutes. J’aime ce qui se casse la gueule, pas forcément ce qui est joli. Paradoxalement, je ne veux pas qu’ils aient l’air de danser !». 
Metteur en scène, elle cherche à saisir «le non-mouvement dans le mouvement». Sensibilité d’abord, sans négliger quelques règles autour de deux fondamentaux : regard et concentration. Rien à voir avec ses photos de spectacles où «tout est servi sur un plateau». Un parti pris qu’elle assume : «Mes photos ne plairont pas aux puristes».
«Je me considère plus comme une créatrice d’images», finit par avouer la fille aux oiseaux. Elle s’est essayée une seule fois au reportage, en Chine. Mais préfère composer elle même sa réalité.
Pas un hasard si elle apprécie Edward Hopper et John Register, deux grands peintres américains spécialisés dans la représentation de scènes urbaines tendance fantomatique. Elle évoque également les films de Dario Argento, les romans de Jane Austen et des soeurs Brontë, Michaux et Barjavel.
Des photographes qu’elle admire ? Elle hésite, s’excuse de ne pas avoir une «énorme culture»… Tout juste si elle cite deux stars russes, Evelyn Bencicova et Maria Svarbova. 
D’ailleurs, si on lui demande de choisir entre la photo et la danse, pas d’hésitation chez cette artiste-photographe : la danse qu’elle pratique plusieurs heures par semaine. Au fond, elle se sent «étrangère» à cet univers de la photo et ses «énormes égos» qui la «dérangent». En ajoutant «quand je fais de la photos je n’ai pas l’impression de faire un truc extraordinaire». Au contraire c’est «accessible à tous, il suffit d’avoir un appareil entre les mains». Rien à voir, précise-t-elle avec le violon ou l’acrobatie. «C’est quand même un médium plus facile que les autres», insiste Julie en citant Gainsbourg, «le chant est un art mineur !». Même si elle reconnaît qu’un «bon oeil» peut faire toute la différence. Et qu'une image aura toujours plus de force qu'un texte car «plus immédiate, plus facile». Mais pour elle, les photos peuvent «autant mentir». Vaste champ de création, donc.
Julie Cherki travaille avec un Canon reflex «full frame 5D Mark 3», mais la technique, ça ne l'intéresse pas vraiment. «Je suis très nulle sur le matos». Minimaliste. «Un boîtier et trois objectifs, grand angle, longue focale et moyenne focale». Et face à ses acrobates, elle se met en mode «rafale». En numérique on peut tout se permettre, précise-t-elle. 
Ce qu’elle cherche : une bonne sensibilité, «un bon comportement» en basse lumière. En préférant les clairs obscurs.
«Jouer avec la lumière c’est le principe de la photographie !» Son premier critère pour choisir un lieu où elle va opérer. Pas de projecteurs, «uniquement la lumière naturelle» en privilégiant la «lumière plate» parce que «plus picturale». 
Metteur en scène et peintre donc. Sa palette : Photoshop. «Je passe des heures sur ce logiciel que j’ai appris à maîtriser à force de pratiquer». Là encore son ambition est claire : «Je ne veux pas que ma photo soit réaliste, ce qui m'intéresse c’est de créer un univers…» 
Qu’est ce qu’un artiste ? Ultime question de cet entretien ensoleillé en bord de Saône. Question pesante, réponse légère. Du haut de ses «bientôt 35 ans», Julie déploie ses ailes en jetant un dernier regard de moineau vers sa vieille cage Ikea puis répond d’une voix plus douce : «L’art je crois que c’est quelque chose que tout le monde a en soi et qu’à un certain moment de la vie on a besoin de déclarer ou non». Elle évoque alors dans un sourire, un cocktail «universel» qui peut provoquer le déclic : une simple occasion parfois, du travail, beaucoup de travail et surtout l’envie. Envie de liberté pour prendre de la hauteur. 

Agathe Archambault et Philippe Brunet-Lecomte

Photos, de haut en bas : portrait de Julie Cherki et une photo du spectacle "Folia" présenté en ouverture des Nuits de Fourvière l'été dernier