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«Ça tourne tout le temps dans ma tête !»

Camille Pépin est un phénomène. Considérée comme l’une des compositrices les plus prometteuses de sa génération. A seulement 29 ans, elle va présenter une de ses créations à l’Auditorium de Lyon. Portrait.

«Il faut me tutoyer !» Camille Pépin n’aime pas les interviews. Simple et directe, elle préfère parler librement. Et improviser. 

Look sage, veste et pantalon noirs, tee-shirt gris avec quelques paillettes pour égayer l’ensemble. Elle arrive à l’instant de Paris. A peine le temps de poser sa valise, on la retrouve dans un des salons de l’Auditorium de Lyon où sa dernière création sera jouée le 16 et 17 mai par les 80 musiciens de l’Orchestre National de Lyon, dirigés par le chef américain, Leonard Slatkin.

Une timide qui accepte cependant le jeu des questions-réponses avec le sourire. Maquillée discrètement, lèvres soulignées de rose et un peu de mascara noir pour réveiller ses yeux bleus. Cheveux châtains, coupe carrée, une petite barrette sur le côté droit pour dégager une mèche de son visage. 

Elle commence en évoquant ses parents, «qui aiment beaucoup la musique». Un père ostéopathe, une mère au foyer. Alors qu’elle a 4 ans, ils inscrivent leur fille à des cours de danse. Un pianiste accompagne les répétitions. Coup de foudre !

Premières leçons dans une école de musique «familiale» à Amiens. «J’avais toujours des mélodies dans la tête mais je ne savais pas trop comment les transcrire». Son prof de solfège lui donne alors quelques cours. «Je posais tout le temps des questions, je m’intéressais à tous les compositeurs…»  Il lui donne alors un devoir de vacances : imaginer une pièce pour flûte et piano. A la rentrée, elle lui rend sa partition qu’il va alors jouer devant les parents de ses élèves. «J’ai tellement aimé ce moment que je ne pensais plus à autre chose. Je voulais écrire, encore et encore».

Après le bac, elle intègre le Conservatoire de Paris. «Je ne voyais personne, je ne sortais jamais … Je ne vivais que pour la musique». 

Son père et sa mère sont inquiets. «Pianiste ils auraient pu comprendre mais compositrice, ça leur faisait peur !» Mais ils sentent que leur fille est déterminée. Bonne élève, elle envisage des études de physique. Puis renonce. «J’aurais été malheureuse toute ma vie de ne pas avoir essayé la musique».

Après le Conservatoire, elle participe au concours organisé par l’Orchestre National d’Ile de France. En envoyant une pièce pour orchestre de dix minutes. Elle est sélectionnée, jouée à la Philharmonie de Paris et enregistrée. «C’est comme ça que j’ai pu vraiment démarrer…»

Depuis, les commandes s’enchainent : Orchestre National de Picardie, Orchestre de l’Opéra de Toulon, Orchestre de Caen, de Bretagne… L’année prochaine, ses créations vont être jouées par l’Orchestre de Malmö et le Los Angeles Philharmonic. 

Habitée 

La musique rythme sa vie. «J’y pense sous ma douche, quand je fais mes courses, quand je me promène… J’en rêve même la nuit. Ça tourne tout le temps dans ma tête ! Je ne peux pas passer une semaine sans musique. D’ailleurs, ce que je préfère c’est être seule chez moi à écrire». Dans ces moments là, pas question de la déranger. Même son «conjoint» n’a pas le droit d’entrer dans le bureau qu’elle s’est aménagée dans leur petit appartement parisien. Et ça peut durer longtemps, jusqu’à six mois. Elle s’accorde quand même quelques pauses cinéma et lecture. «Mais j’aime cette solitude !», répète Camille, l’air de s’excuser. Un travail intensif. «Tant que ce n’est pas terminé, je ne m’arrête pas !» Elle reconnait que les démarrages sont parfois un peu difficiles. «Une page blanche». Son inspiration, elle la trouve souvent dans des tableaux ou des poèmes. «Ça fait sept ans que je vis à Paris et je me rends compte que la nature me manque de plus en plus. A une époque, j’étouffais dans mon petit appartement, je ne supportais plus le bruit de la rue… J’avais envie d’air frais ! Je me suis alors inspirée d’estampes japonaises. Et je me suis rendue compte que ma composition était plus douce».

Mais quand c’est fini, elle déprime pendant plusieurs jours. «Je suis triste car je ne me sens plus habitée par quelque chose». 

Paradis céleste

Camille ne compose aujourd’hui que sur commande. Son style : associer des instruments qui n’ont pas forcément l’habitude d’être joués ensemble, «Chaque fois c’est un test !» Percussions et cuivres, Glockenspiel «j’en mets dans chacune de mes pièces». Elle reconnait aussi aimer beaucoup les cuivres, «une tradition du nord». Elle s’est même essayée au cor. «Ma musique est très rythmique. J’ai besoin de danser pour ressentir les choses. Si ça fonctionne, je peux alors les noter sur papier».

Pour cette première création à l’Auditorium de Lyon, elle a trouvé l’inspiration rapidement. Grâce à l’autre partie du programme, «Roulement de timbales», une symphonie de Haydn. «Les timbales évoquent en moi quelque chose de majestueux, de violent». Elle s’intéresse alors au travail d’Hélène Courtois, chercheur à l’Institut de Physique Nucléaire de Lyon, qui a découvert en 2014 un amas de galaxies nommée Laniaka, «paradis céleste incommensurable». Ce qui va inspirer Camille, qui opte pour les cuivres et sort de son registre doux pour des moments très puissants.

Première répétition avec les musiciens de l’ONL, deux jours seulement avant le concert. «C’est toujours stressant» car Camille entend son oeuvre «pour de vrai». A côté du chef d’orchestre, elle donne parfois quelques indications : un tempo à accélérer ou ralentir, quelques nuances à ajuster… 

Ses compositeurs préférés ? John Williams pour ses musiques de films, Star Wars, Harry Potter…», Debussy «pour son langage poétique», Bartok avec «sa musique rythmique et populaire, très dansante». Mais aussi trois de ses anciens professeurs : Thierry Escaich, Guillaume Connesson et Marc-André Dalbavie.

Et en dehors du classique ? Pas grand chose, à part un peu de pop qu’elle découvre grâce à son conjoint, Moritz Reich, également compositeur mais pour des films, documentaires, jeux vidéos… «J’aime aussi le cinéma mais parfois, j’y vais uniquement pour la musique !»

Aujourd’hui, Camille a de nombreux projets : la création d’un quatuor à cordes cet été en Allemagne, puis un double concerto violoncelle-clarinette pour l’Orchestre de Picardie en novembre, un autre pour harpe et marimba avec celui de Toulon… 

Pas simple de se renouveler, même quand on a que 29 ans. «L’inconnu fait peur». Mais une certitude : «Chacune de mes créations va plus loin que la précédente, comme si c’était une suite logique». Des oeuvres de plus en plus «lumineuses et dansantes». 

Perfectionniste et  très exigeante, la jeune femme travaille sans relâche. «Le jour où on pense qu’on a atteint la perfection, il faut s’arrêter». Et son rêve c’est de «continuer» !