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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Deux directeurs de théâtre, Jean Lacornerie à la Croix-Rousse, et Gérard Lecointe à Oullins, présentent leur nouvelle création. Un spectacle de théâtre musical dédié à deux figures du far west américain : Calamity Jane et Billy the Kid. Première le 6 mars.

Calamity/Billy «Un spectacle hybride»

Comment est né ce projet ?
Jean Lacornerie et Gérard Lecointe :
Ce projet est une histoire d’amitié. On travaille ensemble depuis des années. Et on avait très envie de commander une oeuvre à un compositeur vivant, quelqu’un qui écrive pour une de nos créations. Du théâtre musical, évidemment puisque c’est notre passion ! On en parle depuis plus de dix ans ! C’est donc un bel aboutissement aujourd’hui.
Quel compositeur avez-vous choisi ?
On a demandé à Gavin Bryars qui a souvent travaillé avec les Percussions Claviers de Lyon. Un compositeur anglais qui s’est notamment illustré avec une reprise de «Médée» à l’Opéra de Lyon en 1984. Et qui vient de remporter un Grammy Awards.
Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Jean Lacornerie : Il y a quelques années, les Subsistances ont fait un focus sur Ben Johnson, un compositeur de l’avant-garde américain qui a plus de 90 ans aujourd’hui. J’avais alors mis en scène les lettres de Calamity Jane à sa fille. Une oeuvre passionnante mais qui ne dure que vingt minutes. J’en ai parlé à Gavin Bryars qui a tout de suite adoré en pensant que ça pourrait être le point de départ de cette création. Je me suis alors souvenu d’un texte de Michael Ondaatje, «Les oeuvres complètes de Billy the Kid», que j’avais découvert à la Villa Gillet. A nouveau, Gavin Bryars a été séduit. D’autant plus qu’il connait Ondaatje, qui vit, comme lui, au Canada.
Qu’est ce qui vous a attiré dans ce texte ?
Ce recueil est composé à la fois de poèmes, de témoignages plus ou moins vrais, d’articles de presse… Billy the Kid fait partie de ces personnages qui ont joué avec leur propre légende. Ce texte a été un des premiers grands succès d’Ondaatje, qui nous a donné l’autorisation de le mettre en musique.
Et dans le personnage de Billy the Kid ?
C’est autant le personnage que la qualité du texte qui nous a intéressé. Car Ondaatje a réussi à faire de Billy the Kid une sorte de Rimbaud américain. C’est une ode à la liberté, associée aussi à une grande violence. Un monde libre mais sans loi, fondement de la civilisation américaine. Avec ce fameux second amendement qui autorise les citoyens à être armés et qui pose tant de problème aujourd’hui. Ce qui nous plait également chez Billy the Kid c’est qu’il ne correspond pas au cowboy un peu caricatural moqué par Lucky Luke qui le voit comme un gamin capricieux. Alors que c’est un homme enfant.
Et chez Calamity Jane ?
C’est sa masculinité qui est intéressante. Une femme qui s’habille en homme, qui se comporte comme un homme… Il n’y a que dans les lettres à sa fille qu’on découvre son côté féminin, notamment quand elle lui parle de choses intimes. Des lettres dans lesquelles elle raconte qu’elle aurait pu être une bonne mère. Avec un passage délicieux où elle donne une recette de gâteau, un pudding qui peut se garder vingt ans ! Même si on a fini par découvrir que ces lettres étaient fausses, elles restent magnifiques. D’ailleurs, les éditeurs continuent à faire croire que le texte est authentique ! On avait donc envie de mettre en parallèle ces deux profils très touchants.
Qui vont interpréter ces deux personnages ?
Ben Johnston a écrit pour une Calamity Jane soprano accompagnée par trois instrumentistes : un violon, un percussionniste et un piano accordé d’une manière très particulière, genre «bastringue». Pour un résultat surprenant qui casse la gamme d’accords dont on à l’habitude. Cela donne une couleur western et saloon. Mais pour la chanteuse, Claron McFadden, cela a été compliqué car ça bouscule ses repères habituels. Heureusement, c’est une soprano virtuose, capable de chanter du baroque, du contemporain, du jazz… Elle s’était d’ailleurs déjà glissée dans la peau d’un autre grand personnage : Mata Hari. Pour Billy, Gavin Bryars ne voulait pas d’un chanteur classique. On donc a fait appel à Bertrand Belin qui aime participer à des projets qui sortent des sentiers battus. Du coup, la pièce est construite sur deux univers musicaux assez différents.
Comment fonctionnez-vous avec Gavin Bryars ?
Gérard Lecointe : Il a commencé à travailler la partition il y a un peu plus d’un an. Mais il a mis environ trois mois pour tout écrire. Jean a choisi les textes, Gavin a travaillé dans son coin, nous envoyant régulièrement les partitions. Ce qui m’a permis d’avancer avec les musiciens et les chanteurs. On n’est pas intervenu dans son écriture qui est toujours très belle. Avec des temporalité longues, l’impression d’une musique qui s’étire, très lyrique. En revanche, au cours des répétitions, on a réalisé quelques ajustements. Ce qui a exigé quinze jours de travail au Théâtre de la Renaissance début décembre et quinze jours à la Croix-Rousse en février.
Pour aboutir à quel genre de ce spectacle ?
Ce qui est en jeu, c’est l’univers de ces personnages. On est plus dans l’évocation que dans l’action. Entre le concert et le théâtre. On projette également des dessins réalisés par Stephan Zimmerli, qui est aussi un des musiciens de Moriarty. C’est donc vraiment un spectacle hybride. Avec un texte récité en français mais chanté en anglais. Et deux ambiances très différentes. Il y a Calamity Jane dans sa cuisine en train de faire un gâteau avec son colt. Une ambiance intime avec les musiciens autour de sa table. Puis on retrouve Billy dans un espace plus ouvert sur l’extérieur. Avec un grand panneau au bord d’une route dans le désert du Nouveau Mexique où sont projetées des images. Les chanteurs sont sur une sorte d’échafaud avec les musiciens autour. Un clin d’oeil à la condamnation à mort dont Billy réussira à échapper.
Une tournée est-elle déjà programmée ?
La première a lieu le 6 mars au Théâtre de la Croix-Rousse où ce spectacle est présenté quelques jours avant d’être joué à la Renaissance à Oullins, car nos deux structures sont co-productrices. On le tournera ensuite en France mais aussi à l’étranger. On a déjà des dates à Bruges, Rotterdam, Budapest… Malheureusement, on ne pourra pas le jouer la saison prochaine car les artistes ne sont pas disponibles. Mais on espère pouvoir le reprendre en 2019-20.
Comment arrivez-vous à travailler ensemble depuis si longtemps ?
Gérard Lecointe : On dirige tous les deux un théâtre, ce qui nous rapproche. Ce que j’aime chez Jean c’est qu’il est metteur en scène mais aussi musicien. En tout cas, il a cette sensibilité ce qui fait qu’artistiquement on se retrouve sur pas mal de points.
Jean Lacornerie : Et moi j’aime travailler avec des musiciens qui sont ouverts au travail scénique ! Mais notre vrai point de rencontre c’est la musique, notamment celle du XXe et XXe siècle.

Propos recueillis par Philippe Brunet-Lecomte et Nadège Michaudet

«Calamity/Billy» de Jean Lacornerie et Gérard Lecointe. Musique de Ben Johnston et Gavin Bryars avec les Percussions Claviers de Lyon. Chanteurs : Claron McFadden, Bertrand Belin. Du 6 au 8 mars au Théâtre de la Croix-Rousse et les 9 et 10 mars à la Renaissance à Oullins. Durée : 1h45. Dès 14 ans.