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Comédie ou tragédie ?

A l’affiche dans une dizaine de cinémas lyonnais, le dernier Pedro Almodovar, «Douleur et Gloire», est annoncé comme une future Palme d’Or.  Autoportrait étrange et touchant de ce réalisateur culte.

Un homme assis sur un tabouret, au fond d’une piscine, en maillot de bain bleu, bras en croix. Immobile, barbe de quelques jours, regard noir. Un air accablé. C’est lui, Pedro Almodovar. Le réalisateur a confié le rôle à son acteur fétiche, Antonio Banderas, avec qui il est en froid depuis 32 ans, comme dans le film ! Et il lui a donné un nom : Salvador. 

Bref on sent que ça va être compliqué. 

Sans transition, on plonge dans son enfance. Avec un visage, celui de la belle Penelope Cruz qui joue sa mère. A ses cotés, son fils, Pedro qui ne la lâche pas. Au bord d’une petite rivière, elle fait la lessive avec les femmes du village. «Me gustaria ser un hombre para banarse desnudo», lance une lavandière qui déclenche un fou rire général en proclamant qu’elle aimerait être un homme pour pouvoir se baigner nue. 

Toujours sans transition, cours d’anatomie, des squelettes et des écorchés pour présenter une série de maux dont souffre le personnage principal : mal de dos, migraines, acouphènes, asthme… 

Et très vite, nouvelle plongée, cette fois dans un grand appartement au coeur 

de Madrid. Coloré mais lugubre. Salvador n’a plus vingt ans. Cinéaste, la «gloria» derrière lui. Reste la «dolor» qui le tétanise. Il ne tourne plus. Secoué par de crises d’étouffements. Et de doutes.

«Tu penses trop à tes souffrances», lui murmure son ange gardien. «Je ne veux pas être aimé», lui réplique le fantôme qui refuse toutes les invitations de ses admirateurs.

Sa vie va défiler alors, en courtes séquences. Un puzzle de deux heures où alterne son enfance et le temps présent. 

Apparaît enfin l’amour de sa vie, en plus d’être son acteur fétiche. Incarné par deux personnages dans le film ! Salvador ne les a jamais revus, ni l’un ni l’autre, après le tournage de «Sabor», magnifique affiche, dans sa cuisine, plaquée de lèvres rouges. 

Il va les retrouver successivement autour d’un verre. Le temps de s’expliquer et surtout qu’on comprenne. Salvador leur reproche de n’avoir pas su «chasser le dragon», l’héroïne. Alors que lui même vient de plonger. 

L’un n’a plus de rôle. L’autre a refait sa vie, une femme et deux enfants. Mais leur histoire reste, pour l’un comme pour l’autre, «inolvidable», inoubliable. «Addiction», de quoi écrire un scénario.

Quelques scènes superbes comme ce débat à la cinémathèque d’autour d’un de ses vieux films, avec un iPhone branché sur un micro. Coucou Godard ! Ou encore ce cours d’écriture donné à un ouvrier-artiste analphabète, «C’est simple, tu dessines les lettres». Primer deseo, premier désir. Mais aussi ces vieux souvenirs de cinéma où Salvador, enfant, allait pisser avec ses copains derrière l’écran. D’où cette odeur de jasmin qui poursuivra cet homme d’images. Et puis il y a la caverne où se réfugient ses parents, ces murs blanchis à la chaux, inondés de lumière. Ecran toujours. Sans oublier ces taxis blancs qui trimbalent le vieux réalisateur. Mieux encore, sa vieille mère qui organise son enterrement, pied nus, mantille et chapelet. «Là où je vais, je veux être légère», lui confie-elle en lançant, implacable, à cet enfant à genou : «Tu n’as pas été un bon fils».

Quelques drôleries mais rares pour un Almodovar. Décors et costumes à l’espagnol avec cette subtile conjugaison de couleurs qui, dans une chromo classique, ne vont pas ensemble. Un feu d’artifice de marrons, de bleus, de rouges foncés ponctués d’oranges. Ariba espana, si on osait !

Avec un joli final sur une table d’opération. «J’ai recommencé a écrire», annonce Salvador à son chirurgien qui doit lui extraire une tumeur. Comédie ou tragédie ? lui demande l’homme en blanc. Belle réplique de Pedro. Mais il faudra aller voir le film pour savoir. Et comprendre.  

Pas facile de raconter sa vie ! Encore moins d’en faire un film. D’autant que le réalisateur espagnol a choisi, bien sûr, de coller au plus près de la vérité. Son homosexualité, notamment. L’héroïne aussi, mais surtout ses trous noirs. Manque cette légèreté au coeur de la gravité qui fait le style déjanté d’Almodovar. Dommage, mais à voir en urgence !

«Douleurs et Gloire» de Pedro Almodovar avec Antonio Banderas, Asier Etxeabdria, Leonardo Sbaraglia, Penelope Cruz…Durée 1h52. Dans une dizaine de cinémas à Lyon.