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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Des couteaux très aiguisés

Le Théâtre de l’Iris reprend un beau texte de Pierre Notte mis en scène par son fondateur, Philippe Clément. «Les couteaux dans le dos». Emouvant.

- Ne crie pas ! 

- Je ne crie pas !

- Qui crie ?

Ça démarre fort. Trois personnages, un père, une mère et leur fille Marie, dans un décor insolite. Ecran blanc en fond de scène, une table immense, trois chaises en fer. 

«Tu me saoules, tu me tues, tu veux ma peau…», hurle le mari en pull jaune face à sa femme qui vocifère dans une robe aux tons orangers. Belle confrontation. Alors que l’adolescente, dans un voile clair de paillettes, les observe en mimant leur affrontement. 

Puis tout à coup, nuage de douceur. Berceau et berceuse. Un visage en transparence : «Tu dors ?».

Dès les première minutes, on sent que les «Couteaux» sont tirés et qu’ils vont frapper fort. 

«J’ai horreur qu’on me touche !» Marie toujours, en colère face à un médecin. Elle plonge dans un bref délire quand cette blouse blanche l’interroge sur son père : «Le père ? Quel rapport ? J’ai horreur des rapports !». Répétitions matraquées. Puis surgit une conseillère d’orientation, tout en rose, qui l’interroge. Tir de barrage de la fille en colère : de quelle couleur est votre petite culotte ?» Le minimum à avouer quand on exige de quelqu’un de tout dire sur lui-même, ajoute la furie. 

Rires dans la tempête. 

«Je vais partir», annonce-t-elle à ses parents. Décidée à devenir gardienne de péage. 

On retrouve la mère dans une piscine qui nage avec une amie, «Les enfants, ils vous prennent tout et ils se cassent». Jolie chorégraphie. Puis le couple face à un policier pour remplir un formulaire de disparition. 

Les séquences vont s’enchainer. Rythme soutenu. On ne comprend pas tout, tout de suite. Mais on est entrainé dans ce long voyage au bord du chaos. 

Une fée à roulettes apparait alors :

- D’où viens-tu ? demande Marie. 

- De tes peurs ! répond le fantôme

- Quel est ton pouvoir ? 

- Ta faiblesse ! 

On le saura au final : «Mémé Clémence» qui s’est «zigouillée dans sa cuisine en Formica». Un sacré texte qui cogne juste. Un drame familial où les douleurs ont la vie longue. Et un grand déballage. Des secrets bien gardés qui surgissent. Un autre couple déchiré. Et un jeune homme blessé. Vont-ils se rejoindre de cet enfer ? 

- Je vous aime…

Un long silence, hésitation.

- Moi aussi, voilà !

- Voilà quoi ?

- Voilà rien…

Toujours ces dialogues très aiguisés où les âmes se frôlent et se refusent alors que des personnages insolites se faufilent dans l’ombre. Trois garçons en robes bouffantes, un ballet d’imperméables mastics, le train des regrets qui fonce dans la nuit, une diablesse perchée sur des échasses coiffée d’un girophare… Et au loin, un phare perdu dans le Grand Nord, deux enfants blessés qui veulent en finir, coupure et brulure, mains bandées, amour impossible. «Ces ailes qu’ils ont dans le dos quand ils ne peuvent pas voler, c’est comme des couteaux qu’ils ont dans le dos».

Dernière scène dans un cimetière où se retrouvent les parents de ces deux anges maudits, pour un goûter. «Où sont nos enfants ?»

Déroutant mais superbe. Du théâtre élargi : danse, dessin, vidéo et musique. Lumière aussi. Des comédiens solides, deux générations qui s’affrontent comme dans cette fable émouvante. Un regard sombre, percé de couleurs et de rires. 

Beau cadeau d’anniversaire pour les 30 ans du Théâtre de l’Iris, qui méritait bien une réprise cette saison.

«Les couteaux dans le dos» de Pierre Notte mise en scène par Philippe Clément. Avec Béatrice Avoine, Caroline Boisson, Hervé Daguin, Emilie Guiguen, Martine Guillaud, Etienne Leplongeon et Didier Vidal. Durée : 1h45. Au Théâtre de l’Iris à Villeurbanne. Du 26 novembre au 7 décembre.