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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Et vous n’avez rien dit !»

«Architecture» dans la cour d’honneur. C’est le premier pied de nez du Festival d’Avignon qui met en scène le malaise d’aujourd’hui en faisant revivre la folie qui monte au siècle dernier.

«Tu te prends pour qui ? Dis-moi !»

Silence. Dans la superbe cour d’honneur du Palais des Pape, une voix forte s’élève. Un personnage en colère, massif. Costume, gilet, chemise à col cassé et cravate blanche, barbe blanche, il pointe son doigt accusateur sur son fils muet.

«Qui se comporte ainsi ? Qui a assez de haine pour se comporter ainsi ?» 

Jacques Weber, entouré de sa tribu pétrifiée. Marie-Sophie Ferdane, sa femme impassible et ses enfants, Emmanuel Béart tête basse, Denis Podalydès qui tente d’intervenir en bégayant, Stanislas Nordey le rebelle immobile…

Furieux, le patriarche enchaine, trainant dans la boue ce fils indigne, «fou, vermine, crétin, scolopendre, cochon..» qui a osé faire un esclandre au cours d’une cérémonie «apothéose» où on lui remettait la légion d’honneur. «Des bruits d’animaux !», insiste, outré, celui qui règne sur cette progéniture vêtue de blanc comme lui.

«J’ai été insulté par cet idiot et vous n’avez rien dit ! Rien dit.»

Superbe ouverture dans un salon où sont éparpillés quelques meubles.

On se demande alors, s’ils vont tenir 3h30, au coeur de la canicule, devant plus de 2 000 spectateurs. A l’ombre de ce mur en pierre, sept siècles, devenu aujourd’hui le panthéon du théâtre qui accueille cette année «Architecture» de Pascal Rambert, un des rares auteurs vivants à avoir franchi l’enceinte de cette forteresse. Malgré sa jeunesse. 

Cadre idéal pour reconstituer une époque. Vienne de l’entre deux guerres, les années folles et l’angoisse qui monte dans cet univers de privilégiés. Privilégiés parce qu’ils pensent. Ils sont écrivain, musicien, poète, philosophes, peintres, psychanalyste, journaliste… Tous prônent la tolérance comme un rempart contre la barbarie. Comme ce vieux Jacques qui impose une véritable tyrannie domestique. En s’étonnant qu’on ne soit «plus capable d’aimer le beau». Face à sa progéniture complice, chacun à sa manière. Mais tous fragiles comme ce peuple qui gronde. Alors que monte les nationalismes qui vont ensanglanter le vieux monde.  

Un quart d’heure de monologue enflammé. Et déjà une question qui plane. Huées ou ovations au terme de cette longue performance théâtrale ? Public d’abord, mais aussi critiques et professionnels. Polémique en perspectives, comme d’habitude. Alors que ce spectacle va engager une tournée tout aussi longue à la rentrée. Lyon bien sûr, Célestins évidemment. 

Magnifique sujet en tout cas, très actuel. Texte à la hauteur porté par un casting incroyable. Plusieurs «Eclaireurs de la Culture» pour mytoc.fr sont à Avignon. Chroniques attendues dans quelques jours ! 

«Architecture», texte et mise en scène de Pascal  Rambert avec Avec Denis Podalydès, Jacques Weber, Emmanuelle Béart, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Laurent Poitrenau et Audrey Bonnet. Durée 4h avec un entracte de 20 minutes. Jusqu’au 13 juillet à Avignon. 

Au Théâtre des Celestins du 12 au 19 février 2020.  Replay sur France 5 de la première.