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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Faire vivre Notre Dame !

Tribune. Grand défenseur du patrimoine, l’architecte et urbaniste lyonnais Jean-Paul Dumontier a été touché par l’incendie de Notre Dame de Paris. Mais il propose de réfléchir avant de se lancer en urgence dans une reconstruction à l’identique.

«Et si on profitait de ce drame pour penser différemment en changeant notre regard sur les monuments historiques ? 

Aujourd’hui, le réflexe est d’abord et avant tout conservateur. Une véritable «culture» portée par les institutions, académies, musées, grandes écoles… Tous des archivistes, qui ont tendance, au fond, à vouloir garder la trace de ce qui a été construit pour reproduire à l’identique. «Comme c’était avant», selon la formule de Michel Serres dans son fameux livre «C’était mieux avant !». Un réflexe qui réduit à néant ou presque l’espace de création en marginalisant ceux qui osent.

Il faut secouer ce système pour, à l’occasion de cet incendie, imaginer autrement l’avenir de ces édifices qui marquent notre histoire. Ce qui exigera sans doute un miracle… Puisse Notre Dame nous venir en aide !

Avant de proposer, sinon une solution, du moins une démarche, un message au président de la République car c’est lui qui, d’une façon ou d’une autre, aura le dernier mot. Je salue d’abord son émotion, que je crois sincère. Mais si j’avais un conseil à lui donner, il serait très simple : ne vous laissez pas manipuler par ceux qui exigent une reconstruction en urgence. En invoquant l’émotion provoquée par cette catastrophe en direct. Ne vous laissez pas non plus piéger par cette exigence politique qui impose trop souvent de réagir vite pour montrer son efficacité.

Notre Dame n’a pas été bâtie en cinq ans. Il a fallu pratiquement un millénaire pour faire surgir cette cathédrale au coeur de Paris. Un gigantesque chantier qui s’est déroulé lentement, étape par étape. Du roman au gothique, jusqu’au baroque. Des générations de savoir-faire. Il faut donc prendre le temps. D’autant que le nettoyage de cet édifice va prendre trois ans. Une occasion de réfléchir et d’inventer.

Je ne veux pas suggérer par là qu’il faut défigurer Notre Dame. Il faut, au contraire, profiter de ce drame pour la faire revivre. 

Comment ? Ce ne sont pas quelques historiens ou experts qui pourront ouvrir des perspectives.  

Voilà pourquoi je suis convaincu qu’il faut donner la parole aux artistes du monde entier en lançant un grand appel à idées. Pour faire jaillir des propositions. Pour les laisser imaginer l’avenir de Notre Dame ! 

Volontairement, je vais évoquer quelques pistes qui pourront paraitre provocatrices à certains puristes. Mais qui, pour moi, ont du sens.  

J’ai été sensible, par exemple, à la proposition de l’architecte Jean Michel Wilmotte qui propose une flèche en verre pour cette cathédrale, soutenue par une charpente métallique. Cela me parait une suggestion interessante car cette structure sera moins lourde et plus sûre, en utilisant des matériaux modernes. Tout en respectant l’esthétique originelle mais en la faisant évoluer. C’est une perspective qui mérite d’être étudiée. Mais surtout une approche qui me semble prometteuse pour réfléchir à des vraies alternatives.  

On pourrait même imaginer de préserver cette cathédrale en l’état. En la mettant sous une cloche de verre. Mais on est malheureusement incapable de préserver des ruines, comme si elles nous dérangeaient. Alors qu’on vieillit et que nous même nous devenons des ruines. On détruit pour effacer. C’est toute la dimension psychiatrique de notre confrontation au temps, à l’histoire. 

On pourrait aussi utiliser des martiaux gonflables. Il ne s’agit pas de transformer ce «joyau» en Disney Land. Mais d’exploiter d’autres chemins. On pourrait également imaginer des toiles tendues, comme le fameux Christo qui a emballé des ponts et des bâtiments, avec un certain talent.

Dans le même esprit, pourquoi ne pas réaliser un hologramme pendant toute la durée des travaux qui permette de visualiser Notre Dame avant ? Un hologramme qui pourrait changer de forme et de couleur notamment. Ce serait alors une «présence réelle» qui rassurerait tout le monde. Pour laisser le temps aux artistes. 

Le plus beau modèle contre l’urgence me semble la fameuse Sagrada Familia à Barcelone (photo) qui est toujours en travaux. Plus d’un siècle après le début de sa reconstruction, le chantier lancé par Gaudi est toujours en cours. Et au fond, il ne sera jamais achevé. Une démarche exemplaire qui en fait justement le monument le plus visité d’Espagne.  

Profitons de ce drame pour se comporter de façon différente vis-à-vis des monuments historiques et notamment des oeuvres fondamentales. En proposant des solutions contemporaines. Car la défense du patrimoine ne doit pas se limiter à une attitude passéiste, j’allais dire fondamentaliste.

Je ne veux pas apparaitre comme donneur de leçon mais l’expérience me conduit à suggérer que le classement en monument historique est parfois un prétexte pour empêcher toute évolution. Je me souviens d’un barrage que j’ai défendu, j’ai même déposé un dossier pour le faire classer et j’ai décidé de retirer cette demande quand j’ai constaté qu’il risquait d’empêcher toute solution innovante. Donc tout véritable avenir pour ce magnifique ouvrage. 

D’ailleurs, regardez ces châteaux classés mais aujourd’hui menacés parce qu’ils n’ont pas pu évoluer pour s’inventer une nouvelle utilité. Donc un futur. 

D’ailleurs, aujourd’hui on se pose la question de déclasser certaines églises en Europe pour qu’elles puissent accueillir de nouvelles activités : galeries d’art, discothèques, bureaux… 

Voilà pourquoi je suis convaincu qu’il faut lancer une grande consultation mondiale en mobilisant d’abord, non pas les constructeurs mais les créateurs. Afin d’élargir l’horizon. Même si on doit «laisser du temps au temps», comme disait un certain François Mitterrand qui avait, il faut le reconnaitre, une certain sensibilité culturelle et qui su faire des choix architecturaux assez inspirés !

Notre société est malade de la vitesse. Pourquoi céder à cette tentation de l’improvisation qui conduit souvent à se lancer dans des chantiers absurdes pour le regretter quelques années plus tard ? D’autant que ce fameux «génie» français que certains invoquent impose d’inventer le futur. Pas de recopier le passé. Si c’était le cas, Notre Dame n’existerait pas et elle ne serait pas si profondément ancrée dans le coeur des gens, français ou non, croyants ou non.»