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Frémaux met Delon en Lumière

A peine rentré de Cannes, Thierry Frémaux a présenté hier soir à l’Institut Lumière «Le Cercle Rouge» dans le cadre de son cycle Melville. Un des films cultes d’Alain Delon. L’occasion de rendre hommage à la star qu’il a consacrée sur la Croisette.

«C’est une tradition que je sois présent ici le mardi qui suit le Festival…» 

Thierry Frémaux est en pleine forme. Très applaudi par le grand amphi de l’Institut Lumière, plein à craquer. Petit sourire, regard pétillant. A l’aise, lui qui surgit de l’enfer cannois. Costume sombre, chemise blanche et cravate légèrement dénouée. Il est chez lui ! Et on sent qu’il va improviser une de ses petites séquences dont il a le secret. Pour présenter «cette petite oeuvrette de 2h30». «Le Cercle rouge» de Jean-Pierre Melville.

Le ton est donné. D’un geste, il demande qu’on monte un peu le son de son micro. Puis, quelques secondes plus tard, qu’on le baisse. Tout en commentant les douze journées qu’il vient de vivre. «Une belle édition», précise-t-il, même si c’est toujours une sacrée  épreuve : «Vingt et un films en compétition doivent rentrer dans un entonnoir de sept prix». 

Et il annonce qu’il a rapporté «un cadeau». Le petit film réalisé et diffusé au cours de la cérémonie où Alain Delon a reçu sa Palme, rendant hommage à l’ensemble de sa carrière. Une exclusivité pour ses fidèles de l’Institut Lumière. «Profitez-en, c’est la dernière fois que ce montage sera projeté».  

Mais l’animal sait ménager le suspense. Mains dans les poches, il va se lancer dans un hommage appuyé à cet «acteur melvillien par excellence» et à son style : beauté, pureté, élégance… En citant quelques monuments comme le Samouraï, le Guépard, Borsalino, la Piscine… 

«Ça faisait longtemps que je voulais lui rendre hommage mais il a toujours refusé en m’expliquant qu’il n’apparaissait plus en public, sauf pour rendre hommage à un de ses metteurs en scène».

Sa fille Anouchka l’a aidé à convaincre ce caractère. Mais il avoue que cela n’a pas été facile d’affronter la critique. «Le personnage est clivant. Il y a même eu une pétition contre notre choix…» 20 000 signatures seulement, a rigolé Delon. « Très touché» quand même.

Et là, Thierry Frémaux se lâche, avec le sourire, mais sourcils froncés : «Il faudrait quand même éviter, en France, de s’acharner contre certaines stars au nom d’une certaine doxa, en invoquant la morale». Avant d’ajouter : «Nous avons remis une Palme d’honneur à Alain Delon, pas le prix Nobel de la Paix !». 

Rire dans le public. Dans la foulée, le délégué général du Festival de Cannes soupire : «Franchement, on en a un peu marre de ce questionnement permanent pour juger la légitimité de tel ou tel personnage». Et il évoque la faute commise par l’acteur : avoir proclamé son amitié pour Jean-Marie Le Pen, il y a 20 ans. Une provocation que Frémaux est loin d’approuver. Au contraire. Mais il va mettre cette bêtise en perspective. En retraçant la carrière de cette figure du cinéma qui vient de fêter ses 83 ans. 

«On lui a reproché d’être macho, raciste, fasciste… Mais peut-on être homophobe quand on a eu comme mentor Visconti ? Peut-on être antisémite quand on a joué et produit Monsieur Klein ? Peut-on être fasciste quand on a travaillé avec Losey et Cavalier ?»

Non, répond tranquillement le patron de l’Institut Lumière en soulignant que Delon n’est rien de tout ça. Si ce n’est un vieux gaulliste qui ne s’est jamais laissé impressionner par les donneurs de leçons. 

«Voilà pourquoi on a décidé de ne pas se laisser faire». Et il ajoute que sa décision a été largement soutenue par les professionnels, la critique, les médias… «y compris Libération». 

Puis il se reprend pour être bien compris : «Je ne suis évidemment pas toujours d’accord avec lui mais il est quand même un des rares acteurs Français à avoir une telle aura dans le monde. Et puis, je dois vous avouer que Delon sur le tapis rouge sur la musique du Clan des Siciliens, ça avait une certaine allure quand même». 

D’un geste, Thierry Frémaux convoque l’obscurité. Sur l’écran, apparait la star. 20 ans à peine. Regard bleu, torse nu, carrure athlétique, un air sauvage. Plein Soleil !  Et les images s’enchainent. Rocco et ses frères, Soleil rouge… Face à des stars, Gabin et Belmondo, Burt Lancaster, Anthony Quinn ou Charles Bronson, il en impose. Des femmes aussi, les plus plus belles, les plus célèbres. Romy Schneider évidemment et tant d’autres, Léa Massari, Brigitte Bardot, Shirley MacLaine, Claudia Cardinale…Courte séquence enfin, on le voit répondre à une question d’un journaliste sur sa célébrité avec une humilité surprenante. Des mots justes, simples, sincères. 

Beau moment avec un final très drôle sur un Delon dans le pole de César qui explique qu’il ne doit rien à personne. Pour conclure d’un air crapule : «D’ailleurs le César du meilleur empereur a été décerné à moi, César». Et de proclamer, en saluant de la main droite - il faut le priser - à la romaine :  «Avé…. Moi !». 

Ovation dans la salle. Lumière. Frémaux apparait pour souligner simplement : «Quand on voit ces images, nous avons tous l’impression d’avoir passé une partie de notre vie avec lui».

Tout est dit. Et bien dit. Quelques mots encore pour présenter le film de Jean-Pierre Melville qui colle parfaitement à ce sacré Delon. «Solitude» et «fatalité». Avant de citer Râmakrishna, qui en une phrase, introduit ce beau film tourné à l’aube des années 70 : «Quand des hommes, même s’ils l’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge». 

Un superbe cercle rouge que Thierry Frémaux a su, mardi soir, dessiner avec finesse mais d’une main ferme. Pour mettre en lumière, à travers la belle figure d’Alain Delon, toute la magie du cinéma.