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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Houellebecq divin !

Le roman le plus analysé et commenté en ce début d’année. Alors que son auteur préfère garder le silence. Il faut en profiter, sans complexe !

Bite, chatte, bite, chatte… Combien de fois Houellebecq impose ces deux mots en duo au cours de ses 347 pages ? Cinquante, cent fois… Si on compte bien, on n’est pas couché ! De quoi fasciner ou révulser certains, ce qui serait excessif mais dans l’air du temps. Car le dernier Houellebecq va bien au-delà des bites et des chattes. Prémonitoire même, car un bon roman ne s’improvise pas au coin d’une table de bistrot en distillant les humeurs du moment. Surtout celui-là, un coté génial. Voire l’étage au-dessus.
L’histoire ? Celle de Florent-Claude Labrouste, ingénieur agronome, frappé par la fameuse CMV, crise du milieu de la vie qui cingle au cap de la quarantaine. Du coup, il passe en revue l’essentiel, ses amours. Pas brillant. Et au final, un grand vide qu’il va explorer en essayant de revoir celles avec qui il s’est comporté comme un sale type, qu’il a trompé, trahi ou qui l’ont trompé, trahi… Surnage un visage, celui de Camille. Et d’un vieil ami, Aymeric. Double drame en perspective pour celui qui se débat dans une profonde dépression.
Le style Houellebecq, on adore ou on déteste. Une écriture simple, ordinaire presque, désinvolte… Et surtout un talent de tout rendre banal, minable même.
Son truc, c’est l’approximation avec des «à peu près», des «je crois», «peut-être», «probablement», «il me semble»… Comme ce «vers la fin des années 2010, il me semble qu’Emmanuel Macron était Président de la République». Mais le truc aussi de cet éminent provocateur c’est de casser les convenances. Et il y a en pour tout le monde. Des bobos aux «pédés» en passant par les écolos, les Japonais, les féministes, les cheminots ou la ville de Niort «la plus laide qu’il m’ait été donné de voir», mais également Erasmus «un échange sexuel entre étudiants européens».
Dans la foulée, l’animal chante les louanges d’institutions décriées comme SFR, BFM TV… Et même de personnages comme Franco qu’il célèbre comme «l’inventeur, au niveau mondial, du tourisme de charme».
Une précision maniaque aussi. Son 4x4 est «un Mercedes 350 TD» dont il vante les moindres mérites, les grandes surfaces qui le fascinent comme ce Leclerc de Coutances ou le Super U de Thury-Harcourt. On a droit par exemple à une page pour expliquer en détail son projet de se jeter par la fenêtre de son immeuble : vitesse, temps de chute, impact… Equations à l’appui. On a vérifié, tout est strictement vrai. Comme ce croisement des autoroutes A13 et A132 à Pont l’Evêque ou l’adresse du café O’Jules où il traine, rue Bobillot à Paris dans le 13 ème.
En prime on a droit à quelques séquences saisissantes : pêche à pied, entraînement au tir, cauchemar pédophile… Et surtout un face-à-face armé hallucinant entre manifestants et CRS. Pas de vrais gilets jaunes, on le précise !
Mais le vrai héros de ce roman, c’est «un petit comprimé blanc, ovale, sécable». Sérotonine ou plus exactement Cpatorix, un antidépresseur que l’ingénieur avale avec un verre d’eau minérale «en général de la Volvic». Il boit beaucoup, du Calvados ou du Chablis surtout, fume énormément, des Philip Morris, regarde des crétineries à la télé… Et renouvelle régulièrement son ordonnance avec la complicité du Dr Azote, drôle de praticien qui enchaine les Camel pendant ses consultations alors que son patient suicidaire lui explique qu’il envisage d’aller faire une retraite dans un monastère. «Ouais c’est pas con. Sinon il y a les putes…» avec à l’appui quelques numéros au cas où.
Alors ? Il faut lire ce sacré «Sérotonine», bien sûr. Et le relire. Puis laisser reposer quelques jours. Le temps d’infuser, de méditer. Car Houellebecq qui se donne beaucoup de mal pour avoir l’air d’un épouvantail, est tout sauf ça. Une belle profondeur car il sent le malaise d’une époque. Vide absolu face à l’argent roi. D’où cette pauvre molécule du bonheur qui va le conduire au bout du chemin. Comme cette humanité qu’il tourne en dérision.
Rien à voir avec un roman noir qui cultive les impasses existentielles. Au contraire. Suprême provocation, Michel Houellebecq nous amène à l’essentiel en invitant un Dieu oublié au coeur de ce monde absurde. Pas une simple bondieuserie mais un Dieu qu’on a inventé pour ne pas se prendre nous-mêmes pour des dieux. Pour donner du sens à une époque où triomphent les egos.
Et on ne résiste pas à la tentation de révéler le final : «Je comprends, aujourd’hui le point de vue du Christ, son agacement répété devant l’endurcissement des coeurs : ils ont tous les signes, et ils n’en tiennent pas compte. Est-ce qu’il faut vraiment, en supplément, que je donne ma vie pour ces minables ? Est-ce qu’il faut vraiment être à ce point explicite ? Il semblerait que oui».
Divin Houellebecq !

«Sérotonine» de Michel Houellebecq aux éditions Flammarion, 347 pages.
Illustration issue du site Rédemption par l'écriture