0
Plateforme pour la culture / Lyon-région

Deux après-midi pour se jeter à l’eau et tenter l’improvisation. Une journaliste de mytoc.fr s’est glissée dans un stage de l’Improvidence. Reportage.

«Il fallait juste oser !»

«Quand vous entrez ici, laissez à la porte votre égo !»
Samedi, 13h, une petite rue du quartier de la Guillotière. Grande salle, murs blancs et sol en béton gris, baies vitrées. L’école d’impro ouverte il y a un an. On arrive les uns après les autres, des jeunes, des moins jeunes … En jean, t-shirt, pull et jogging. Le prof se présente, Christophe, petites lunettes, cheveux châtains, une voix douce. Après cet avertissement sur l’égo, il insiste : «Laissez aussi vos problèmes à la porte, pour improviser, il faut être dans le présent». Petit sourire chez les stagiaires. Facile à dire ! Tous en cercle, chacun doit dire son prénom, haut et fort, «Posez votre voix et respirez !». Ensuite, on a droit à un petit exercice de relaxation, allongés à terre, concentrés, les yeux fermés. Zen. Puis tout le monde marche d’un pas rapide et, au signal, doit choisir une personne dans le groupe, la regarder droit dans les yeux et lui lancer «Je t’aime !». Éclat de rire général, gêne mais on se lance. En impro, pas de tabous. Je déclare ma flamme à un grand moustachu, deux fois mon âge. Puis à une petite étudiante qui fait des efforts pour rester sérieuse.
On enchaîne, toujours en marchant. Objectif : signifier à un des stagiaires qu’on l’a choisi par un simple regard mais le plus discrètement possible. Christophe explique : «Communiquez avec les yeux ! L’impro ce n’est pas simplement des mots, incarnez ce que vous dîtes. Ce qui passe aussi par le corps !». Exercice suivant, chaque stagiaire imite justement un objet. D’abord un par un, puis tous ensemble au centre de la pièce en formant une scène cohérente. Ce qui exige de bien observer les autres et d’avoir une certaine imagination. Peu à peu, un tableau prend forme : une balle de tennis, un filet, une chaise d’arbitre, une ligne de touche, une caméra, une raquette. On est prêt pour le match. Service, revers, point !
Courte pause, on fait connaissance, «Tu fais quoi dans la vie ?». Une chercheuse au CNRS, un interne en médecine, une fonctionnaire, un développeur web, un ingénieur en aviation… Pas de gilet jaune !
Un jeune entrepreneur avoue qu’il tente l’impro pour combattre sa phobie de parler en public. D’autres parlent de confiance en soi ou simplement d’une envie d’essayer.
Fin de la discussion, cette fois on constitue des petits groupes pour figurer une machine. «Vous êtes une voiture ! Vous êtes un aspirateur !» On se roule par terre en gesticulant, en imitant des bruits de moteurs… Hilares.
Dernier exercice pour conclure cette première journée. Deux chaises sont disposées au centre de la salle. Deux improvisateurs incarnent un seul et même personnage, et répondent aux questions posées par un intervieweur en synchronisant leurs voix ! Pas simple. l’impératif est surtout de s’écouter. Ça donne des histoires incroyables : une femme astronaute qui saute dans l’espace pour rejoindre son «ex», un grand photographe qui présente son projet «animaux préhistoriques»… Encore des fous-rires, on se quitte ravis mais exténués.
Dimanche, 13h. On attaque par un jeu style «cadavre exquis». Tous en cercle, chacun à son tour dit un mot pour former une histoire. «Je - suis - une - salope - mais - j’aime - les - tartes - aux - pommes». Les stagiaires ricanent mais Christophe intervient : «N’essayez pas d’être drôle, restez basique !». La règle sera toujours la même au cours de ces deux après-midi : faire simple, pas d’histoires compliquées, de jeux de mots ou de blagues tordues… Vital. D’autant que le jeu se complique quand il faut mimer une action proposée par un autre stagiaire. Là encore ça dérape : Maxime récure les toilettes, Théo chante un opéra, Benjamin accouche, Marion vide un poulet…
Et on enchaîne. Un meneur que tout le monde imite. Musique à fond et tout le monde danse façon hip-hop. «Jouez avec les autres», s’exclame le prof avant d’expliquer : «Mettez-vous deux par deux, vous jouez à tour de rôle un sculpteur et sa sculpture vivante. Inventez une posture à son oeuvre, puis quand le musée ouvre ses portes présentez la aux autres en lui donnant un titre et un sens». Résultat : une proposition de mariage où «pour une fois» c’est la femme qui fait la demande à genoux ! Une princesse imaginaire qui accroche des «flonflons pour sa première boum». Alors qu’un artiste américain présente sa dernière oeuvre provoc en ouvrant les enchères. Mais on a aussi droit à la mère de Superman, à un Hercule qui roule les mécaniques…
Dernière séquence du stage. «Improvisez une scène à trois mais seuls deux d’entre vous connaissent leur personnage et doivent le faire deviner au troisième». Trois filles se lancent : un bloc opératoire, deux assistantes et un chirurgien renommé qui ignore tout de son rôle. Elle débarque hésitante. «Toutes les factures sont bien payées ?» Ça tombe à plat. Les deux autres gesticulent pour lui donner des indices. Pas simple mais elle finit par comprendre et l’opération tourne au bain de sang, «Merde j’ai oublié le scalpel à l’intérieur !» Tout le monde explose de rire. Et les scènes défilent : une star de l'art contemporain qui monte son expo se prend pour un menuisier. Alors qu’un braqueur de banque comprend la scène en quelques répliques, et sort son pistolet… «L’impro c’est d’abord un travail d’équipe !», conclut Christophe.
En huit heures, on a fait le tour des fondamentaux : travailler ensemble, écouter et regarder, jouer avec son corps, faire preuve d’imagination... Et se lâcher !
«Ce week-end j’ai dit des trucs que je n’aurai jamais osé dire, même à mes meilleurs potes !», proclame Théo, une bière à la main et les yeux qui brillent. La nuit est tombée. Réfugiés dans un bar, les stagiaires partagent leurs impressions entre confidences et rigolades. Tous convaincus d’avoir accompli un petit exploit. «Il fallait juste oser !», murmure Annabelle dans un sourire. Bien décidé à s’inscrire au stage suivant, comme la plupart des convertis qui l’entourent. «Pour prolonger l’aventure».

Agathe Archambault