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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Une master class, la remise de son Prix Lumière, une matinée avec la presse, une soirée de clôture… Elle a passé quatre jours à Lyon. Des heures et des heures à parler vrai, légère, souriante, nature. Mais toujours une élégance et de la profondeur. Portrait en quelques séquences.

Jane Fonda Libre et lumineuse

Violence
«Est-ce que vous comprenez la violence quand on défend une juste cause et qu’on n’est pas entendu ?» 
Samedi matin, Institut Lumière. Une centaine de journalistes face à Jane Fonda. Première question, mytoc bien sûr.
L’actrice fixe le questionneur. Un regard. Et un sourire. Puis quelques secondes pour peser ses mots. Tout en noir, des bijoux discrets. Cheveux mi-longs, des mains fines, une voix posée et douce.  
«La violence n’est jamais la solution car elle provoque la violence». 
Nouveau silence. Thierry Frémaux est à ses cotés. Il la relance. Mais elle n’a pas l’air pressée de répondre. Rare pour une star face aux médias. Généralement on a droit à des réponses rapides et formatées, petites phrases bien cadrées. Là on le sent bien, elle prend le temps de réfléchir et de formuler clairement ce qu’elle a envie de dire. 
«Il faut combattre les idées, pas les hommes. Il faut aimer les gens. C’est la seule façon de les convaincre… Il vaut mieux se faire tuer que de se soumettre à la violence et à la haine. Mais si on marche en avant, le coeur ouvert, alors on finira par gagner !»
Puis fixant à nouveau son questionneur, Jane Fonda s’adresse à lui sur un mode presque personnel : «Je ne suis pas obligée de vous apprécier mais de vous aimer !». Derrière la douceur, une fermeté. Une autorité. Mais surtout une vraie liberté.
«Et vous même vous êtes tenté par la violence ?» 
«Je suis tentée tous les jours !», réplique-t-elle sans hésiter, en éclatant de rire avant d’ajouter : «Mais je me fais la chasse». Tout ça dans un excellent français. A peine quelques fautes de genre, féminin-masculin, mais elle en joue. Cherchant ses mots, appelant parfois son anglais à la rescousse. Avant de traduire elle-même.
Une petite séquence tout à fait à l‘image de ces quatre journées lyonnaises. Simplicité d’abord. Une simplicité qui désarme. Même ceux parfois agacés par le personnage. Toujours à l’avant-garde des combats pour défendre les pauvres, les noirs, les femmes, les homosexuels… La gauche confortable. Mais elle sait donner du sens et de la profondeur à son engagement.

Godard-Signoret
Quelques minutes avant, Jane Fonda était dans le studio de France Inter. Pour un direct, «On aura tout vu» émission de cinéma bien sûr. Plusieurs centaines de cinéphiles se bousculent pour l’écouter, en vrai. 
Elle va en profiter pour évoquer quelques figures du cinéma français. 
Sur Roger Vadim, son ex, elle reste légère. «Pas facile d’être mariée avec quelqu’un qui a été marié avec Bardot». Et elle raconte son premier repas avec la blonde nouvelle vague, se souvenant même qu’au menu, il y avait du boudin ! 
Sur Jean-Luc Godard, elle devient sérieuse, très cash : «La rencontre a été difficile. On ne s’est pas entendu. En plus il était maoïste !». Désagréable surtout. 
En revanche, elle vénère Simone Signoret qu’elle a rencontré pour la première fois en mai 68 à Paris alors qu’elle était enceinte. «Je t’attendais», lui a dit Signoret avant de l’entrainer dans les manifs. Longue discussion entre les deux femmes. «Elle m’a expliqué la guerre du Vietnam et j’ai compris. C’est elle qui m’a donné le vouloir». La volonté de militer. 
Quelques instants plus tard, Jane Fonda ira plus loin : «Mon activisme a fait de moi une meilleure actrice parce que j’ai compris le monde». Mais jamais elle n’a joué la comédie, même si au début, elle reconnait avoir «adopté les mots des autres». Avant d’écrire elle-même son texte. Et elle raconte son voyage à Hanoï bombardée par l’armée américaine qui provoquera un énorme scandale aux Etats-Unis. «Most interesting experience of my life».
Entre Godard et Signoret, elle a choisi. «Un artiste doit vivre le cœur ouvert».

Pas de poche
Grand amphithéâtre de la Cité Internationale, vendredi soir, remise du Prix Lumière. Jane Fonda entre dans la salle au bras du cinéaste Costa-Gavras. Longue ovation. Elle va s’asseoir au milieu du public alors que Thierry Frémaux monte sur scène. Et on a droit à Piaf par Vincent Delerme, au piano, «Tu me fais tourner la tête…». Puis Dominique Blanc lit un texte, Simone Beauvoir, Le deuxième sexe, «on ne naît pas femme, on le devient…». Trois comédiennes enchainent avec des extraits de son livre, dont Suzanne Clément très émue et convaincante. «Les hommes ont toujours besoin de prouver qu’ils sont des hommes…»
Enfin Costa-Gavras rend hommage à la star. Un discours un peu lourd où il parle surtout de lui ! Sa rencontre avec Jane quand il était jeune assistant. On applaudit quand même. 
Jane Fonda monte alors sur scène pour recevoir son trophée. Thierry Frémaux se lâche : «Vous êtes éblouissante». Très à l’aise, l’actrice tient à la main une feuille de papier qu’elle consulte parfois d’un air détaché. Nature. Elle avoue qu’elle a déjeuné chez Bocuse, «On a bien bouffé». Puis Frémaux lui demande si elle veut chanter une chanson. Elle ne se fait pas prier. «Ah voilà la quille…» 5 000 amoureux applaudissent debout. Encore quelques mots pour avouer son émotion et répéter : «Un artiste doit regarder avec le cœur» Et tout à coup, elle glisse son discours dans son décolleté. Rires. Surprise, elle lâche : «Mais je n’ai pas de poche moi». 

«Le larme»
Master class au Théâtre des Célestins, vendredi après midi. Pull vert flashy, pantalon vert à carreaux. Pendant près de deux heures, elle va parler, répondre aux questions. Sans jamais esquiver. Très spontanée et drôle. Même quand elle évoque, Henry Fonda figure légendaire du cinéma hollywoodien. «Mon père était un très grand acteur mais quand il rentrait à la maison le soir, il avait toujours l'air malheureux. Ce n’est pas lui qui m’a donné envie de faire ce métier !»
Elle ajoute quelques instants plus tard : «Quand j'ai reçu mon Oscar pour «Klute», j'ai pleuré parce que j'avais gagné avant lui !». Pas juste, avoue la fille, comme pour s’excuser. Un petit sourire au coin des lèvres.
Une relation compliquée entre ces deux stars qui se retrouveront ensemble, face à la caméra, dans «La maison du lac», moins d'un an avant la mort d’Henry. 
Un homme «un peu rigide» précisera-t-elle le lendemain sur France  Inter. En racontant la fameuse scène finale. «Lui aimait bien que tout soit cadré aux répétions. Il détestait l’inattendu, il avait peur des émotions…» Et c’est là où Jane va improviser dans ce face-à-face intime en lui lançant, «I want to be your friend» en lui «touchant le bras». Et elle avoue : «Je l’ai vu baisser la tête, mettre sa main devant son visage… Mais j’ai vu le larme !» Puis, émue, elle corrige en redressant la tête : «Non… La larme».
Mais c’est en découvrant «Les raisins de la colère», projeté au cours de la soirée de clôture du Festival Lumière, qu’elle a eu une révélation : «J’ai ressenti en profondeur à quel point j’aimais mon père, sans avoir besoin d’effet spéciaux !».

«J’ai de l’empathie pour Trump»
Au cours de ces journées lyonnaises, le président des Etats-Unis va être omniprésent. Un mot, une blague, une grimace, un geste… Une chanson même, où elle suggère en rigolant qu’elle lui couperait bien la tête ! 
«Je pensais que j'allais enfin avoir le temps de me mettre au jardinage et puis il est arrivé au pouvoir. J’ai alors compris qu'il allait falloir se battre pour la démocratie».
Mais elle prend tout le monde à contre-pied en estimant que c’est «une victime». Victime du PTSD, le fameux post traumatic stress disorder, syndrome qui frappait les GI américains après la guerre du Vietnam. 
Et elle évoque la personnalité ce «Trump father», autoritaire, implacable, brutal, proche du Ku Klux Klan, sa mère absente, son éducation à la dure dans une école militaire… «Il a été traumatisé par son père. Et le monde souffre à cause du père de Trump. Je déteste ce qu’il fait mais j’ai de l’empathie pour lui car il a souffert».
Ce qui ne l’empêche pas d’aller à «toutes les manifs anti-Trump» et de militer pour «une prise de conscience» des Américains aux élections du 6 novembre. 

Beauté
Une journaliste s’embrouille un peu à propos du film «Klute» où elle joue le rôle d’une prostituée. En lui demandant si c’est un rôle de composition ! Jane Fonda réplique : «Mais je ne suis pas une pute !». 
Elle en profite pour parler longuement des femmes au cinéma. En regrettant qu’on considère que «femme et puissance ne peuvent pas aller ensemble» alors que «les problèmes du monde tombent toujours plus fort sur leurs épaules». 
Et bien sûr, elle évoque son âge. 81 ans. «C'est très difficile d'être jeune, vieillir c'est formidable». Et la beauté ? «Je me sens plus belle aujourd’hui que lorsque j’étais jeune, parce que je suis plus intéressante». Silence comme si elle méditait et tout à coup, elle murmure de sa voix cristalline : «La beauté c’est une barrière si on croit qu’on est belle, ça ferme le coeur». Superbe. 

Philippe Brunet-Lecomte et Agathe Archambault