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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Je sculpte pour ne pas avoir à parler»

Il vit dans un grand atelier accroché sur les pentes de la Croix-Rousse. Entre ses barques et ses drapés, ses fantômes et ses visions. Paul Marandon, sculpteur. Tentative de portrait.

Silence. Quand on lui demande d’où il vient, on a droit à un long silence. Il hésite, puis murmure quelques mots. Encore un silence. 
Grande barbe grise, yeux bleus tristes puis tout à coup rieurs, front dégarni où surgissent des touffes de cheveux ébouriffés, une carrure imposante et une dégaine chiffonnée, pantalon rustique et pull tricoté. Entre Marx et Rodin.
On finira par savoir que son père était boulanger, qu’il faisait brûler son pain et qu’il a fini par fermer sa boutique. Là, il estime en avoir déjà trop dit. Mais tout à coup, un aveu : «Mon père était fou». Pourquoi fou ? Très dur, semble-t-il. Pas sûr. Avec Paul Marandon tout est suggéré et il faut deviner… Puis il se ravise : «Ne l’écrivez pas, je vais me faire engueuler…». Engueulé par sa famille. «J’ai eu une enfance pas malheureuse», étrange formule. «Les fêlures, ça permet de laisser passer la lumière», dit-il en citant Audiard, avant d’ajouter, «c’est comme ça qu’on se fabrique, pour essayer de s’en sortir». Sa mère, on ne saura rien de rien. Une frère étudiant en médecine. Une soeur fonctionnaire. «J’étais donc condamné à travailler de mes mains». Manuel, il insiste sur ce mot qui va le conduire vers l’univers artistique.

En classe, il navigue entre les premières et les dernières places. Ses parents l’envoient en pension dans la Vallée de l’Azergue. «Glauque». Surtout à cause d’un directeur «méchant», un certain «Monsieur Martinet» qui «touchait les filles et battait les garçons».Puis il rejoint les «Tchèco», fameux lycée technique des Tchécoslovaques. «L’époque où j’ai commencé à peindre et à dessiner». Assez doué en maths, après son BAC il entre en fac, math-physique puis bascule en histoire. «Rien de spécial, on buvait des coups, la vie d’artiste…»
Rapidement, il quitte Lyon pour La Borne. Sept ans dans ce village près de Bourges où il rejoint un atelier de céramistes fondé par Pierre Mestre. «C’est là que j’ai appris à travailler la terre». Puis il s’associe avec une jeune potière pour monter son propre atelier, réalisant alors des sculptures géométriques et abstraites «très marquées années 70-80». Avant d’émigrer en Italie à Pietrasanta, près de Carrare. Trois années à tailler le marbre. Souvent de grands formats à partir de maquettes pour des sculpteurs reconnus comme Henry Moore. Metteur au point, c’est-à-dire exécutant. «Travailler pour les autres m’a dégoûté de la sculpture». Provisoirement.
Mai 68 ne le perturbe pas trop. «Je n’ai pas échappé à l’air du temps», explique «cet anarchiste soft», trop discret pour gesticuler ! «Anarchiste de comptoir», rigole le bon vivant.

Il se retrouve à Paris où il crée des décors de théâtre et de cinéma au Studio Eclair. Puis retour à Lyon où le Lyonnais va s’implanter durablement sur une colline, la Croix-Rousse, tout en continuant à voyager autour du monde. 
Un atelier collectif, d’abord. Ambiance d’époque :  libertaire, retour à la nature, utopies de rigueur, communauté où ça plane… Mais sculpteur d’abord. «Je n’ai jamais vraiment réussi à en vivre». Pas d’aigreur. Il fera toujours des petits boulots «à coté». Ouvriers sur des chantiers. Puis prof. Ce qui lui donne une «liberté».«La sculpture m’a permis de voyager et rencontrer beaucoup de gens». Chine, Moyen-Orient mais surtout Afrique où il va faire de longs séjours. Notamment au Burkina, «pays de sculpteurs» où il va travailler sur un site à coté de Ouagadougou. Bois, bronze, granit. 

En Mauritanie, il réalise dans le désert une performance à l’époque où ce mot n’a pas encore été galvaudé. Dans la roche, il creuse une sorte de caverne où il place une tête de femme en bronze avant de refermer cet espace en créant simplement deux trous pour qu’on puisse découvrir ce personnage «caché». «Ma sculpture préférée».
Ce qui révèle assez bien cet artiste. «Même si on fait beaucoup de bruit en travaillant, la sculpture c’est l’art du silence», glisse-t-il, l’oeil moqueur. A se demander ce qu’il a bien pu déballer au cours de sa psychanalyse. Tout juste si on saura le résultat : «Je me suis remis à sculpter». Mais il change de style pour aller vers du figuratif. «Retour aux origines», la Grèce et le marbre. Avec beaucoup de drapés qui couvrent les corps, les protègent mais aussi les révèlent. Lord Elgin va être le déclic. Un ambassadeur anglais qui, au début du XIXème siècle, a volé les frises du Parthenon pour les vendre au British Museum. Paul Marandon va beaucoup écrire sur ce sujet. Belle écriture d’ailleurs. Pas pour dénoncer cet acte «barbare» mais pour définir son «elginisme» : s’inspirer d’une culture qui lui est étrangère pour la détourner. Il va alors fondre dans des blocs de pierre des fragments de corps, drapés évidemment.

Puis il y a aura les barques. Cinq années où il va se concentrer sur cette obsession qui surgit après la disparition de ses parents. Il réalise d’abord  des barques égyptiennes de deux mètres, voire plus, en résine, avec à leur bord d’étranges personnages, beaucoup de femmes enlacées dans des cordages, «entre plaisir et souffrance». Puis il sculpte de petites embarcations, en terre cuite, «intimes et personnelles». 
Le symbole du passage de la vie à la mort, dans toutes les civilisations, précise-il en évoquant son arrêt cardiaque. «J’ai vu le tunnel».
«Mon geste n’est jamais spontané. Au départ, je réalise des maquettes, des croquis, des esquisses… Puis je me laisse porter. Et je lâche prise, mais pas trop. La matière me ramène à la réalité. Une véritable confrontation».
La terre, c’est «la base» mais le marbre c’est, pour lui, le sommet. «D’ailleurs, je n’en fais plus», ironise l’artiste. En revanche, il travaille beaucoup d’après modèle vivant. 

Dans son immense atelier avec jardin, perché rue de Fleysselle, sur les pentes de la Croix-Rousse, le maître prend son temps. Lecture, musique, silence mais aussi discussions animées autour d’un verre voire plus, avec des amis. «C’est ma bulle mais une bulle ouverte», explique celui qui ne revient jamais sur ses pas, là où il a vécu. «Je protège mes souvenirs»
Et surtout ne lui demandez pas ses références, littérature, peinture… Car il vous baladera. «Je n’aime pas le cinéma car dans le noir, je ne me sens pas à l’aise…» Avant de tenter un leurre en essayant de faire croire qu’il regarde régulièrement «Plus belle la vie».
Sans transition, il enchaine : «L’art contemporain ça ne me concerne pas». Mais on sent bien qu’il a beaucoup à dire sur ces stars qui fanfaronnent de biennale en biennale : «Ils veulent démontrer des évidences en passant à coté d’une démarche plus sensible, plus profonde, plus dans l’esthétique…»
Il cite quand même Giacometti comme une évidence. Puis Rodin, Michel Ange. Difficile d’en savoir plus quand, soudain, il brandit le livre de sa vie : «Sous un volcan», de Malcolm Lowry. Roman phénomène publié après la dernière guerre qui raconte une journée des morts vécue par un consul anglais dans une petite ville Mexicaine, au pied du Popocatepetl. Une errance noyée dans la Tequila, le Mescal et le désespoir. Alors que sa femme, qui l’a quitté, revient pour tenter de le sauver… «Un livre rempart» lu il y a 40 ans, qui l’a profondément marqué. «Mais je ne m’en souviens plus», esquive l’animal en évoquant «une belle mort, je l’ai toujours au fond de moi».Justement, au centre de son atelier, un cheval blanc se dresse pris au piège dans un orage métallique. Hommage à son Malcolm.

Deux rencontres sur la péniche mytoc, déjeuner bien arrosé à la Brasserie Georges où trône son lion, puis quelques jours plus tard diner, pizza et chianti, visite de son atelier… Des heures et de heures à l’interroger, lui qui se «méfie des journalistes». Il a de l’humour, parfois cinglant. Ce qui le protège des curieux. On va d’ailleurs le surprendre en train de lire les notes qui ont été prises au cours de ces entretiens et de rayer de nombreux passages. Notamment cet aveu : «J’ai rêvé que je faisais l’amour à une statue».  
On sent bien que sa vie est hantée par quelques fantômes. Souligné notamment par cet autoportrait en pot de fleurs où pousse des soucis ! Ou encore cette série de «chambres noires», sculptures enfermées dans des niches, femmes ligotées là encore. Impressionnant. Une vraie sensibilité, une sacré technique, également.
Mais Paul Marandon n’est pas le genre à bavarder sur ses oeuvres. Accroché à son volcan de la Croix-Rousse dont il est un personnage. Toujours un regard bienveillant sur les autres. Même quand il aurait envie de cogner fort. Une sorte de douceur, de mélancolie. De la profondeur. «La parole est lourde, pesante… Je suis timide, je me cache. Et je sculpte pour ne pas avoir à parler. D’ailleurs je viens de passer beaucoup de temps à essayer de vous dire que je n’avais rien à dire».