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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Paris Match vient de publier une interview people de la comédienne Julie Gayet où elle raconte sa vie avec François Hollande. Pas vraiment passionnant. Alors que cette comédienne a un discours beaucoup plus intéressant sur un sujet qui lui tient à cœur : la culture. Il y a quelques mois mytoc.fr l'avait longuement interrogée en profitant de son passage aux Célestins où elle tenait le premier rôle dans "Rabbit Hole" de Claudia Stavisky Et on avait laissé reposer ce texte, attendant un prétexte pour le publier. Le voilà : sa nomination aux Oscars pour deux films exigeants qu'elle a produit : " Villages, visages" d'Agnès Varda et "L'insulte" de Ziad Doueiri.

Julie Gayet Une volonté créatrice

Quand on débarque dans sa loge, elle est en train de se maquiller. Un sourire, un regard, elle s'excuse. "On va être un peu à l'étroit", dit-elle. Un couloir, deux portes… On se retrouve dans un salon du théâtre. Deux canapés rouges, un immense bar en bois. Des plafonds sans fin et un parquet. Aux murs, des fresques à l'italienne. De grandes fenêtres, une belle lumière, fin d'après-midi. Elle s'assoit en souplesse. Un jean bleu, un tee-shirt en coton rose, des chaussures discrètes. Très spontanée, nature. Yeux noisette, cheveux déliés. Libre. Pas le moindre artifice. Tout sauf une séductrice.
Première question. Elle écoute, réfléchit quelques secondes, une tasse de café à la main. Réponse sans détour, voix claire, ferme. Pendant une heure, elle va parler tranquillement. Pas de grands discours fumeux, ni d'hésitations. On sent la femme d'action qui dit simplement ce qu'elle pense. Mais pas le genre à se laisser fléchir. De temps en temps, elle se bloque. Un caractère sous la douceur. Pas envie qu'on essaye de l'embarquer là où elle a décidé de ne pas aller.
Exemple, quand la politique pointe son nez, même furtif, elle esquive, consulte son portable… On a beau lui expliquer que l'objectif de cet entretien n'est pas de parler politique, Julie Gayet se cabre, comme si elle avait envie de prendre la fuite. "Non, vous ne réussirez pas m'entrainer sur ce terrain…" Et elle répète, légèrement agacée : "Ça me casse les pieds".
Pourtant, elle va parler politique. Une vraie réflexion sur la culture et son "moteur", la création. Parfois, elle en rajoute même, en soulignant que le budget de la culture n'a jamais été en baisse "au cours de ces dernières années". Ou encore qu'un certain nombre de présidents ont investi beaucoup d'argent "pour avoir un lieu qui les représente". Mais ce n'est pas le cas "au cours des dernières années" où l'argent a été dépensé en priorité, dit-elle, dans la création.
Le fantôme de François H.
Même réflexe quand on parle création, elle semble se défiler. "Je ne me sens pas créatrice. Je suis interprète, donc que passeur, passeur d'un texte. Je suis là pour plonger dans la tête d'un créateur qui, lui, permet à ce texte d'être mis en scène".
A la tête de Rouge International, elle souligne aussi qu'elle aide des artistes à réunir les moyens pour réaliser leur film. Pas plus. Bien plus en fait. Avec sa société de production, lancée il y a dix ans, elle soutient des films d'auteur, portés par des jeunes réalisateurs, projets souvent fragiles, décalés… Et elle s'implique. rien à voir avec un simple business.
Une certitude, Julie Gayet est une combattante. Engagée, très engagée. Un entrepreneur de la culture qui se mouille, se passionne, prend des risques.
Pas facile évidemment car elle doit affronter des films avec "des moyens énormes" qui tout à coup "envahissent tous les écrans de France". Mais ce n'est pas le genre à se lamenter. Exemple : le film d'Agnès Varda, "Villages, visages". "Ça été difficile car on s'est heurtés à des objections du style : ce n'est pas du cinéma… Mais on a réussi à contourner les obstacles".
C'est justement cette détermination qui l'a séduit chez Claudia Stavisky, la directrice du Théâtre des Célestins, quand elle lui a proposé le premier rôle dans "Rabbit Hole". Elle a dit oui, peut-être… Puis elle a tenté de faire machine arrière, en vain. "Un vrai personnage, un caractère bien trempé qui ne lâche rien".
Forte, déterminée. Militante féministe bien sûr, ses documentaires le soulignent. Mais on ne peut pas la résumer à ça.
C'est un talent d'abord, actrice et comédienne. Honnête sans aucun doute. Droite. Personnalité complexe aussi qui semble puiser son énergie au coeur des contractions qu'elle s'affronte.

Quels sont les obstacles auxquels vous heurtez quand vous voulez financer un projet ?
Julie Gayet : Mon premier film avec Rouge International, c'était "Huit fois debout" avec Denis Podalydes. Un drame social. L'histoire d'une femme qui perd son travail, la garde de son enfant… Un film très dur qu'on avait envie de traiter avec humour. Mais quand on allait voir des financiers, ils nous disaient : il faut choisir c'est l'un ou l'autre. Drôle ou tragique. On devait rentrer dans une case. Moi, j'aime au contraire les passerelles. Mais c'est à nous d'ouvrir les portes, de faire tomber les œillères, les clichés, les préjugés…
Comment combattre ces conformismes ?
En étant plus curieux, surtout dans l'univers culturel. Exemple : la pluridisciplinarité. C'est aujourd'hui dans l'air du temps. Et ça me parait positif parce que cela décloisonne la culture.
JR a fait plusieurs versions de "Villages, visages" que j'ai produit. Pour la télévision, pour le web, pour le cinéma. C'était impensable il y a encore quelques années. Mieux il a associé dans ce film, différentes disciplines : photo, musique, danse… L'essentiel, c'est le contenu. Mais il faut savoir exploiter les contenus sur différents supports et associer différentes disciplines. Tout en restant exigeant.
Vous êtes optimiste pour la culture ?
Il ne faut pas se plaindre car on est dans un pays où la culture rayonne. En disposant de moyens très importants, notamment publics. Il y a des pays où on fait un film par an. Alors que nous on en produit 260 avec les films étrangers. C'est énorme ! Tout ça grâce à un système très efficace qui permet de financer l'écriture de scénarios, les tournages… Au théâtre, c'est pareil. Le livre aussi avec le prix unique. C'est ce qu'on l'appelle l'exception culturelle. Ce qui est une chance extraordinaire pour les artistes.
Pourtant les acteurs de la culture sont inquiets…
On a quand même une politique culturelle en France assez incroyable et il faut arrêter de dire que ça ne va pas. On peut faire mieux, bien sûr. Mais il y a beaucoup de systèmes qui permettent aux artistes de s'exprimer. Pas un dispositif unique. Mais plein de dispositifs à des niveaux très différents. Et pas simplement des subventions.
Aucun problème ?
Si bien sûr. Pour les artistes plasticiens c'est compliqué car on n'a pas trouvé de système pour les aider, notamment les jeunes qui vivent souvent dans la précarité. Ma meilleure amie est plasticienne et elle est au RSA. Mais il y a la Maison des artistes, des aides, des projets qui aboutissent…
Pour avoir vécu avec un écrivain, je peux vous dire aussi c'est difficile de vivre de métier d'écrivain. Même s'il y a encore des choses à développer, il y a des aides…
Mais ce n'est pas simplement une question de budget. Le problème c'est aussi la diffusion. Si vous donnez l'argent pour faire des films ou des pièces de théâtre et qu'elles ne sont pas dans les salles, à quoi ça sert ?
Et pour les jeunes créateurs ?
Il y a mille choses qui permettent de les aider. Les quotas pour la musique, des para-taxes pour le cinéma… Et puis il y a des lieux extraordinaires où on peut exposer, danser, jouer… Mais ce qui me parait important aujourd'hui, c'est l'éducation culturelle, notamment l'éducation à l'image. Surtout avec ces nouveaux outils que les enfants ont à leur disposition. Ordinateurs, smartphones, tablettes… Comprendre par exemple, ce que ça veut dire de mettre une musique rigolote sur une scène très triste. C'est ça l'éducation culturelle. Il ne faut jamais lâcher ce combat-là. Mais il faut aussi accompagner les jeunes auteurs. Exemple : je milite beaucoup pour le court-métrage. Car c'est une porte d'entrée très intéressante pour les jeunes réalisateurs.
L'intermittence est une solution ?
Je me suis beaucoup bagarré pour l'intermittence. Mais la mobilisation n'est pas toujours au rendez-vous. Exemple : les techniciens qui travaillent dans l'univers culturel ne sont que 3% à être syndiqués. Donc il faut commencer par se syndiquer pour être représenté, pour discuter, se battre… Mais il faut défendre les intermittents car ce sont eux qui font vivre la culture. Ils donnent des cours de théâtre le soir, ils font vivre des petits festivals l'été… Si on arrête on tuera la vie culturelle.
Quelles qualités doit avoir un jeune créateur pour faire aboutir un projet ?
La pugnacité ! Avoir envie, avoir des envies, du désir. J'ai dîné cet été avec Charles Aznavour et j'ai été frappée par ce monsieur à qui on a dit qu'il n'avait pas de voix quand il était jeune. Il s'est battu pour pouvoir chanter envers et contre tous. Et il continue. Alors qu'il a un certain âge, il m'a dit : "Je n'ai jamais été à la Scala de Milan !". Il a encore des rêves, envie de se remettre en question. Pugnacité et remise en question, c'est essentiel. Ne jamais lâcher. Pour les comédiens, on peut commencer de mille et une façons. En faisant des voix à la radio, en écrivant une pièce, en montant un spectacle, en jouant un petit rôle au théâtre, au cinéma, en donnant des cours…
Ce qui exige de la souplesse…
C'est qui est sûr, c'est qu'il n'y a pas de certitude. Les intermittents ne savent jamais de quoi sera fait le lendemain. Et ça c'est la vie d'artiste. Il faut réécouter la chanson d'Aznavour…
Et c'est possible sans se renier ?
Oui mais il faut trouver le chemin. En se disant par exemple, je vais faire ce film là, ça va me permettre de gagner ma vie. Et de continuer à faire ce dont j'ai vraiment envie. Moi j'ai fait souvent ça, comme comédienne. Jouer dans un gros film qui me permettait de faire trois petits films fauchés. Ça me permettait de porter des projets qui me tenait à coeur. Mais il ne faut pas oublier que c'est quand même un métier. On ne vit pas d'amour et d'eau fraiche.
Mais la réussite passe souvent par Paris !
Il y a énormément de choses qui se font dans les régions. Mais c'est comme si les régions n'existaient pas. On est encore sur des vieux schémas où, si un spectacle ne se joue pas à Paris, il n'existe pas. Mais là encore, il faut se battre pour que les médias nationaux aillent voir en région ce qui se passe !
Vous avez changé de regard quand vous êtes devenu producteur ?
J'ai découvert l'envers du décor. Certains répètent que les producteurs sont tous des salopards. Quand je suis passé de l'autre côté, j'ai compris. L'objectif n'est pas de s'en mettre plein les poches en produisant n'importe quoi. Mais si un producteur ne gagne pas d'argent, il ne produira plus. Tout est une question d'équilibre.
Il faut savoir prendre des risques ?
Il faut savoir redonner à la culture ce qu'elle vous a donné. On le voit bien avec les acteurs reconnus qui ne tournent jamais dans les courts-métrages. Parce qu'il faut travailler avec des jeunes qui démarrent, parce qu'il faut travailler sans être payé…
C'est un peu… dommage. Il faut plus solidarité car ces artistes, notamment ceux qui émergent, sont souvent seuls… Alors qu'ils ont besoin d'être accompagnés.
La solution ?
Il y a des gens qui parlent et qui ne font pas. Moi j'essaye d'être dans l'action… Quand je produis un film, c'est cinq ans de bagarre. Et pendant cinq ans, je sais que je vais affronter des non, jusqu'à obtenir un oui qui permette de lancer mon projet. Mais il ne faut pas baisser les bras. Pas simplement avec des discours, mais se battre sur le terrain et ne pas lâcher.

Propos recueillis par Philippe Brunet-Lecomte et Nadège Michaudet
Sculpture : Emilie Tolot