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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Quatre écrivains mis en scène par le grand Robin Renucci pour raconter les origines d’un mystère, celui de la vocation artistique. En explorant un territoire lointain, celui de l’innocence. Entre littérature et musique.

«L’enfance à l’oeuvre» Quatuor pour célébrer un mystère

Festival d’Avignon, cet été. Robin Renucci avait choisi la banlieue pour présenter son «Enfance à l’oeuvre» et non pas un des cénacles de la vieille ville. Un signe de son engagement avec les Tréteaux de France, pour un théâtre accessible à tous. Sacré défi quand on vise haut.
Dépouillé, c’est le mot, un spectacle dépouillé de tout artifice. Une simple estrade vide avec, au centre, un musicien tout en noir comme son piano, superbe Steinway qui va accompagner ces souvenirs d’enfance. Une grande fresque fleurie qui longe la scène, nature morte. Et lui debout, pieds nus, chemise blanche et pantalon bleu. Une gueule. Grand, mince, cheveux courts, barbe de quelques jours et un visage tout en longueur. De longues mains et un regard noir surtout. La maturité. Il parle grave, légèrement éraillé. Et il en joue tout en inflexion et nuance. En s’effaçant derrière de grands textes qu’il a choisi pour raconter à travers quelques auteurs la naissance d’une vocation artistique.
«A un certain âge tendre, j’ai peut être entendu une voix…» Tout commence par ces quelques mots. Paul Valéry. Et un long silence. Belle introduction pour sonder les profondeurs de la création. Et annoncer de grandes figures qui racontent leur origine. De Proust à Rimbaud. Jusqu’à Romain Gary.
Les angoisses de Proust, avant de s’endormir, qui attend le baiser de sa mère. Naissance du désir. Les premières émotions poétiques de Rimbaud… Puis Gary surgit. Quelques minutes très drôles où Renucci se déchaine pour faire vivre «La promesse de l’aube». La mère bien sûr et son accent porté par un vent d’Est. «Tu sera d’Annuzio, tu seras Victor Hugo !» En jurant qu’elle ira hurler les poèmes de son fils devant son lycée, incapable de reconnaitre le petit génie. On a alors droit au garnement amoureux hypnotisé par une petite peste qui lui fait manger une chaussure, des poissons rouges et des escargots. «Jusqu’à l’heure du goûter». Un joli festival de mots, servi par un magnifique comédien devenu tout à coup un enfant. Sans autre mise en scène que lui-même. Une moue, une grimace, un sourire, une larme, un silence… Il marche, marque une pause, joue d’un tabouret, se lève, marche encore, murmure, tempête, se souvient en se glissant dans ses personnages angéliques, caprices, tourments et délires. Effet miroir.
Et puis il y a la magie de Litz, Schubert, Tchaïkovski… Des ombres sonores qui escortent cette belle récitation. Nicolas Stavy, pianiste tout en sensibilité, sait lui aussi s’effacer derrière les mots, les caresser d’une note, les soulever d’un contre-temps… Avec Renucci, il forme un duo plein de finesse et de vivacité qui s’apostrophe, se relance, se provoque… Et au coeur de cette querelle théâtrale, se faufile un mystère, celui du geste en devenir. Le temps en perspective. Des rêves impossibles, ceux de l’enfance, fantasmes et divagations, qui deviennent des évidences. Un geste, du sens. Une voix et ses injonctions. Mystère de la création.
Spectacle populaire ? Reste à définir le terme lessivé par les bateleurs en tout genre. Une méditation sur la création dans toute sa fragilité naissante. Des moments forts, intenses. Le feu qui monte dans la tête des enfants. L’imaginaire qui s’envole. A condition d’avoir toujours au fond du coeur un soupçon d’innocence !

«L’enfance à l’oeuvre» au Théâtre de Villefranche du 9 au 11 janvier. Mise en scène de Robin Renucci, avec Robin Renucci et Nicolas Stavy au piano. Textes de Romain Gary, Marcel Proust, Arthur Rimbaud et Paul Valéry. Musique de Franz Litz, Sergueï Rachmaninov, Franz Schubert, Robert Schumann, Alexandre Scriabine et Piotr Ilitch Tchaïkovski.