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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Qu’est-ce que l’hubris ? Un mot qui fait fureur aujourd’hui. Le nouveau maire de Lyon l’a utilisé pour rompre avec le président de la République. Un agrégé explique le véritable sens de ce mot.

L’hubris de Gérard Collomb

On avait un peu oublié que Gérard Collomb était agrégé de lettres. Et c’est un autre agrégé, Romain Brethes, qui le souligne dans une chronique que vient de publier le Point. En se basant sur une interview du ministre de l’Intérieur accordé au Figaro alors qu’il était encore en fonction. L’origine, selon lui, de sa rupture avec le chef de l’Etat. 
Une interview où l’essentiel a souvent été passé sous silence. Voilà le passage intégral de cette déclaration de guerre : «Je pense qu’aujourd’hui peut-être les uns et les autres nous avons manqué d’humilité», explique-il d’abord sans citer Emmanuel Macron mais en le pointant directement puisqu’il dénonce cette dérive de «l’exécutif». 
Mais l’essentiel est la phrase qui va suivre : «L’hubris c’est la malédiction des dieux quand, à un moment donné, vous devenez trop sûr de vous, que vous pensez que vous allez tout emporter». Et il cite un dicton grec «les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre». Une flèche tirée à bout portant en direction de Jupiter !
D’où la chronique de Romain Brethes dans ce magazine qui retrace en trois pages «une histoire de l’hubris». Et il sait de quoi il parle ce docteur en littérature grecque. En faisant la leçon au nouveau maire de Lyon. Il concède d’abord que sa définition de l’hubris est «conforme à celles fournies par le dictionnaire». C’est-à-dire «une attitude que les dieux considèrent comme une injure à leur égard et qu’ils vont punir». Petite vacherie entre agrégés !
Mais cet ancien étudiant à la Sorbonne précise aussitôt : «Si tout le monde a désormais l’hubris à la bouche, la réticence que nous avons à traduire ce mot du grec au français est en soi révélatrice de la difficulté à lui trouver un équivalent parfait dans notre langue. La traduction par «démesure» ou «orgueil» qui est adoptée implicitement par Gérard Collomb relève d’une double sphère morale et religieuse, où l’absence d’humilité est assimilée à un affront aux dieux». Mais ajoute cet universitaire «l’hubris a d’autres implications qui pourraient expliquer le courroux présidentiel». 
Suspens ! 
Romain Brethes cite Herodote qui à propos du roi perse Xerxes 1er emploie le mot «mégalophrosunë», arrogance. Et il ajoute que c’est la tragédie grecque qui a donné tout le sens à cet hubris. En convoquant d’autres figures, Socrate et Péricles, pour souligner que c’est d’abord et avant tout «un outrage» commis à «l’égard d’autrui».
Au coeur de cette démonstration savante surgit Aristote qui donne une définition plus philosophique, plus profonde, de ce mot étrange : «L’outrage consiste en des actes et des paroles qui suscitent la honte de la victime sans autre but que par plaisir. (Avec) chez ceux qui outragent, la pensée qu’ils affirment leur supériorité». Pour conclure en citant un éminent helléniste «se livrer à l‘outrance c’est être contre la démocratie» parce qu’on affiche sa «supériorité» sans se soucier de préserver «la dignité de son interlocuteur».
La tentation de tous ceux qui sont au pouvoir. 
Et il évoque plusieurs petites phrases d’Emmanuel Macron pour illustrer son diagnostic. Chômeur qui doivent traverser la rue pour trouver du travail et autres saillies présidentielles. Mais aussi le «casse toi pauvre con» de Nicolas Sarkozy ou le fameux «sans dents» de François Hollande. 
Pas de conclusion à cet exposé, si ce n’est la fin tragique d’Alcibiade, «enfant terrible et génial d’Athènes», jeune, beau et riche mais que son hubris «rend oublieux du respect qu’il doit à ses semblables» et qui finira assassiné. Une fin qui coïncidera avec la défaite d’Athènes dans la guerre du Péloponnèse. Avec une simple recommandation de l’agrégé : qu’Emmanuel Macron, l’ancien disciple du philosophe Paul Ricoeur, relise les textes antiques.

Antoine Dalguerre

Tableau de François-André Vincent : Alcibiade face à Socrate (1777)