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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Alors que Georges Lavaudant met en scène les textes de Stanislas Rodansky, mytoc.fr publie un article paru dans le Figaro Lyon en 1989. Une enquête d’Anne Masson, aujourd’hui «Eclaireur de la Culture», qui retrace l’incroyable parcours de ce poète surréaliste.

La «leçon de silence» de Rodanski

Au K5 bis, l’herbe a repoussé. Plus la moindre trace de Stanislas Glucksmann au cimetière de la Guillotière. Sa tombe a disparu. L’endroit a des allures de no man’s land. Et le gardien n’a jamais entendu parler de l’écrivain. «Glucksmann ou Rodansky ? Attendez, je regarde.» L’employé sort un vieux registre noir, daté de l’année 1981. Une seule ligne pour le poète : «Vingt -cinq juillet, onze heures. Dernier domicile : 290, route de Vienne. Cercueil en chêne. Carré K5 bis, troisième ligne intérieure, onzième tombe.» Et il ajoute, gentiment, au cas où il s’adresserait à une cousine du défunt : «Vous n’avez pas trouvé ? C’est que XX ans après, quand la famille ne s’est pas manifestée, on les mets dans l’ossuaire. »
Ce fameux 25 juillet 1981, ils sont deux. «Je me souviens c’était un matin. J’étais allée à l’enterrement avec un infirmier. C’était la désolation cette petite tombe dans le quartier des indigents. Je pensais à Mozart…» Ginette Milgram, psychiatre à Saint-Jean-de-Dieu, avait 26 ans à l’époque. «Au cours de ce mois de juillet, il y avait peu de monde à l’hôpital. Rodanski est mort discrètement, en pleine nuit. Il ne s’est pas réveillé. On l’a retrouvé le matin, il avait l’air tranquille.» Pas d’explication médicale pour cette mort inattendue, à 54 ans. Si ce n’est un banal «arrêt cardiaque». «Quelques jours après, il y a eu une messe à l’hôpital. Des malades sont venus. L’un d’eux à dit : «Vous savez, Monsieur Glucksmann était un homme très bien. Quand il travaillait aux fleurs, c’était très bien fait. En plus, il parlait toutes les langues !».

Trois traumatismes
Et surtout l’incroyable dialecte de «Shangri-là». Shangri-là ? «Le pays» où il s’est enfermé, lui le surréaliste exclu par Breton, l’écrivain lyonnais qui, à 27 ans, a choisi l’asile, pour y mourir 27 ans plus tard.
Né en 1927 à Lyon, Bernard Glucksmann voit le jour dans une famille bourgeoise, plutôt aisée. Des soyeux. Sa mère est d’origine juive-polonaise. «Il parlait très peu de sa famille. Ses parents ont divorcé quand il était très jeune et il a surtout vécu chez ses grands-mères, entre Megève et Lyon», précise Bernard Cadeaux, un psychiatre qui s’est passionné pour le personnage. Et qui souligne : «En fait, il a subi trois traumatismes : le divorce de ses parents, son arrestation par les Allemands et son exclusion du groupe des surréalistes. »
Son arrestation reste mystérieuse. Bernard Cadoux, toujours : «A 15 ans, il a été interpellé à Lyon et transféré à Manheim. Il prétendait avoir été déporté dans un camp. Mais en fait, ce n’était pas exacte. Il a bien été arrêté par les Allemands, mais ce n’est pas allé jusque là…»
On n’en saura pas beaucoup plus sur l’enfance et la jeunesse de poète. Adolescent, il quitte Lyon pour Paris. Juste après la guerre. Il rejoint André Breton et les surréalistes. Et se met à écrire, entre 18 et 25 ans. Il plonge aussi dans tous les «délires» de l’époque : amphétamines, marijuana, saoûleries, entraineuses, discussions sans fin. A 21 ans, il vole une voiture. Et passe son temps, comme il le dit lui-même, à faire «le pitre dans les bars de Saint-Germain-des-Prés».

Proche de Breton
Il sera surtout l’un des fondateurs de la revue Néon qui, juste après la guerre, publie les oeuvres des jeunes poètes proches d’André Breton. On lui attribue même la paternité de ce titre, Néon : «N’être rien. Etre tout. Ouvrir l’être. Néant».
Sarane Alexandrian raconte : «Quand je l’ai connu, en 47, au sein du groupe surréaliste qui venait de se reconstituer, Rodanski préparait un livre qu’il avait intitulé «Cours de la Liberté», en fonction d’une rue de Lyon où il avait fait, je crois, une rencontre mémorable. Les fragments qu’il me lut de ce livre en tête-à-tête me firent penser par leur verbe déchiré traversé d’images tragiques qu’il se situait dans la lignée d’Antonin Artaud.»
Le 8 novembre 1948, c’est la rupture. Rodanski est exclu du groupe des surréalistes, avec, notamment, son ami l’écrivain Claude Tarnaud. On lui reproche son indépendance, les réunions qu’il tenait en dehors du programme établi par Breton. Le poète est taxé de «travail fractionnel» et définitivement banni.
Sarane Alexandrian nuance cette version. «Il n’y a pas eu d’exclus dans cette affaire, mal connue des historiens et des critiques. Nous sommes partis volontairement et même sur un éclat.» Quoi qu’il en soit, la blessure reste profonde et secrète. «Il ne m’a jamais parlé de son insertion et de son exclusion du groupe surréaliste», explique le Dr Ginette Milgram. «Je ne savais pas qu’il en faisait partie. Mais on sentait qu’il avait eu une vie très mondaine, qu’il était habitué à se trouver en société», se souvient le Père Jean Marie, responsable des infirmiers du service Saint-Louis dans les années soixante.
Rodanski continue de vivre à Paris. Il reste en contact avec les «dissidents», publie quelques textes, notamment dans Soleil Noir-Positions. Dans une lettre à son ami Tarnaud, il écrit : «Né pour l’action, je m’ennuie à mourir des suites de mon expérience poétique.» Il parle de plus en plus d’un départ. Et s’engage pour l’Indochine.

Parti «par l’intérieur»
«Il a choisi les paras, sur un coup de tête. Quinze jours après, ça n’allait plus. Il a déserté», résume Jean-Paul Lebesson, auteur d’un court-métrage sur le poète. Bernard Cadoux ajoute : «Il a toujours rêvé de partir loin, sur des bateaux… Il est parti loin par l’intérieur. C’est ce que Breton appelait «les déserteurs du dedans.» Pour Rodanski, la dérive se poursuit. Avec quelques interruptions. Scandales, bagarres, violences, le poète atterrit souvent dans des commissariats. Ou à l’asile.
«Il a eu affaire à la psychiatrie à plusieurs reprises, avant son hospitalisation à Lyon. Il a passé au total plus de trois ans à Villejuif. Et était régulièrement ramassé par les flics pour comportement bizarre sur la voie publique», raconte Cadoux. «La société ne pardonne jamais aux déserteurs (…), ses remèdes sont connus. Il ne semble toutefois pas que la prison, l’électrochoc, l’insuline, etc… soient jamais parvenus à changer le cours d’un regard à perte de vue», écrit Claude Tarnaud au début des années cinquante.
Le poète halluciné fait peur, même à ses amis : il brise tous les miroirs, se plonge dans des silences interminables et pique des colères incroyables.
Retour dans sa ville natale en 1953. En octobre, une lettre donne le ton : «De nouveau à Lyon, je vis dans un isolement assez tapageur, l’appartement se trouvant tantôt en réparation, tantôt à l’abandon. Ma situation de famille me facilite les choses tout en évoluant naturellement vers la tombe, je cambriole, non sans névrose, ma riche grand-mère. Mon écriture (est) en voie de disparition (…) J’ai terriblement mal vécu à Saint-Germain-des-Prés. Ce que je voulais faire est fait par d’autres, moins abrutis que moi. Depuis ma tentative dans les commandos, je me mine l’entendement. C’est la faute d’un complexe sans nom (…)»

«Têtes à gifles»
«Je me façonne une très belle tête à gifles, ciselant un personnage de corps me promenant au bord d’un lac sans âme dans le somptueux jardin public qui s’enveloppe de brume et qui s’appelle le parc de la Tête d’Or. En effet, j’ai raté ma vie.» C’est le moment décisif pour Rodanski. Tout va basculer. Il a déjà pris sa décision. Et l’écrit de façon magistrale : «Alors, je me suis appuyé au bord du silence et j’ai pris la pose.»
C’est le 31 décembre 1953, en pleine nuit, que l’écrivain débarque à Saint-Jean-de-Dieu. «Il a été hospitalisé dans des conditions houleuses. Il souffrait alors de troubles aigus de la personnalité», raconte le Dr Jean-Pierre Vignat, aujourd’hui patron de l’unité Saint-Louis. Bernard Cadoux : «Rodanski entre à l’hôpital, il n’en sortira plus. Une dernière fête, cette nuit là, pour consommer la rupture. La femme mystérieuse a emprunté les allures douteuses de cabaret. Le lieu, presque désert, se prête aux faits divers. Lui, déjà, n’est plus vraiment là (…) Elle l’enlace pour la dernière danse, celle des confusions sans retour. A ses yeux, il devait être un client comme un autre, un peu plus emporté il est vrai».

«J’ai tant cafardé»
Quelques jours après son hospitalisation, le poète écrit à son ami Tarnaud. «Je suis actuellement dans une clinique où j’achève de me remettre. C’est paisible, aux environs de Lyon. Le médecin veut pour moi l’isolement. Même pas les visites d’une entraineuse de chez Lucienne, laquelle est tout de même parvenue ici (…) Je me trouve bien, d’autant plus que le traitement et mes soucis me libèrent de tout.» Une autre lettre, moins sereine, et qui ne sera pas envoyée à son destinataire : «J’ai tant cafardé sous mon tuyau de poêle… Me voici sans téléphone et sans rien dans une chambre de clinique (…) On me soigne l’esprit, je ne sais quoi. Ça me vaut la plus grande tranquillité, une pièce vert d’eau, un médecin et des tas de trucs. Un traitement (…) La clinique n’a pas de jolies infirmières, des types en blouse blanche et des curés. Etablissement de bonne qualité, jardin immense. Et la plaine. Par la fenêtre, je vois le ciel pâle.»
L’unité Saint-Louis, qui vient d’accueillir ce malade surréaliste, regroupe une centaine de «patients», riches et privilégiés. On l’a même surnommée le «service des sénateurs». «C’était très grand, très bien entretenu et très chic. On recevait les gens aisés, les aristocrates. Certains avaient même des domestiques avec eux», assure Gérard Sokoloff, infirmier à Saint-Louis depuis 1965.
Tout le monde se souvient d’installations très confortables : boiseries, salles de billard, de cinéma, fumoir, grande salle à manger… Le Père Jean-Marie plante le décor. «Il n’y avait rien de sordide, au contraire. C’était plutôt le style maison familiale. Avec un certain supplément d’âme. Des fleurs, des nappes blanches, beaucoup de bonnes choses.» En prime, des cours de bridge, de peinture, des audition de musique…

Autisme et schizophrénie
«La première fois que je l’ai vu c’était en 1964. Il était là, dans la salle à manger, ne demandant pas grand chose. Il était très causant avec les médecins.» Le docteur Jean-Pierre Vignat donne son diagnostic : Rodanski souffrait de schizophrénie. Il était même extrêmement malade. Il y a eu la guerre et des événements dramatiques dans sa famille. Sa maladie est d’abord passée par l’expression artistique. Puis, à un moment donné, il est passé au délire. En 1964, il était dans une phase de crise aiguë, qui s’est stabilisée à travers toute une série de rituels de dépendance vis-à-vis de l’institution».
Ginette Milgram confirme : «Il souffrait d’autisme, d’une maladie psychiatrique chronique caractérisée. La vie sécuritaire, avec son côté enveloppant, lui a fait du bien.» Le poète se replie sur lui-même. Il parle de moins en moins. On lui donne des neuroleptiques, «le traitement classique dans ces cas», explique Gérard Sokoloff. «Quand on ne lui donnait pas de médicaments, la communication devenait impossible. Il était inabordable. De toute façon, il n’a jamais été très bavard. Il fallait s’assoir à côté de lui. On lui posait une question. Il ne répondait pas forcément tout de suite, il fallait de la patience.»
Le Père Jean-Marie est plus dur : «Pour l’approcher, il fallait préparer toute une tactique. Je le considérais comme un des malades les plus délirants qui ne pourrait jamais retrouver une vie normale.
(…)
«Il portait toujours un béret, et, pour le faire se laver, c’était une véritable comédie. On se faisait jeter. Même moi. Et après, il partait dans sa chambre, furieux.»
En 1977, Saint-Louis entre dans une phase de complète rénovation. L’unité des sénateurs change totalement. «Avec les transformations intervenues dans le service, Rodanski a extériorisé son originalité. Alors qu’avant, il était obligé d’être dans le moule», précise l’infirmier. Les dortoirs sont supprimés. Le poète a désormais sa chambre, au fond d’un couloir, la numéro neuf. Quelques mètres carrés bien sordides, avec des barreaux à la fenêtre. C’est là qu’il mourra en juillet. Après avoir été le centre d’une mini-effervescence culturelle.
«Le film venait d’être tourné», se souvient Lebesson qui devait sortir le lendemain lui acheter des vêtements. Ça le terrifiant car ça voulait dire reprendre des contacts avec les gens, revivre des choses difficiles. Alors il s’enfermait dans son Shangri-là mental pour se protéger».

Au fond, Rodanski reste un mystère. Ce poète qui, selon Sarane Alexandrian, «s’est tué à se taire» alors que sa jeunesse promettait une oeuvre magistrale, a finalement donné «une troublante leçon de silence». Il restera «l’exemple même de l’individualité inclassable, indéfinissable et irrationnelle».

Anne Masson
Article publié dans Lyon Figaro le 24 février 1989