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La trahison de Macron

Trois mots sont passés pratiquement inaperçus au cours de la conférence de presse du président de la République, dénonçant «la trahison des clercs». Allusion à un livre paru en 1927 alors que le monde allait se soumettre à deux idéologies infernales. Décryptage.

«Ensemble, nous pouvons rompre avec la nouvelle trahison des clercs !» 

Qui a percuté sur cette «petite» phrase lâchée par Emmanuel Macron au coeur de sa conférence de presse, jeudi soir ? Personne ou presque. Et on a beau farfouillé dans la jungle des réseaux sociaux, difficile de trouver une analyse ou même quelques invectives anonymes.

Pourtant, c’était sans doute un moment clef de ces deux bonnes heures face au gratin du journalisme politique, réuni à l’Elysée.

Le président de la République a beaucoup lu. Il en fait une fois de plus l’aveu. Et il a certainement découvert dans sa fièvre livresque, l’ouvrage de Julien Benda paru en 1927, entre les deux guerres. « La trahison des clercs», justement. 

Qui est ce Benda ? Un écrivain, évidemment. Philosophe aussi.  A gauche, résolument, mais un homme libre, surtout. Français, juif et républicain. Passionné de mathématiques, centralien, historien aussi. Rationaliste mais sensible. Il a effleuré le Goncourt et le Nobel. Un prophète incompris.

Son livre est un véritable pavé dans la marre à une époque où montent deux idéologies infernales, le fascisme et le communisme. Livre qui sera la cible des deux camps qui vont s’acharner sur ces 334 pages prémonitoires où il dénonce «la trahison des clercs». 

Qu’est-ce qu’un clerc ? Mieux vaut lui laisser la parole d’abord : «Des hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison». Pas simplement des intellectuels, universitaires ou chercheurs, mais aussi des écrivains, des journalistes… Bref, cette fameuse «élite» si décriée tout au long des samedis jaunes. Cette élite qui parle à la foule. Et qui aujourd’hui a perdu tout crédit. La tête aussi, parfois. Aujourd’hui, mais aussi à la veille du plus grand massacre qui s’annonce au coeur du 20ème siècle, le siècle de la modernité. 100 millions de morts innocents, à gauche et à droite. 

Et que dit Julien Benda dans son réquisitoire ? Il annonce et dénonce tout simplement «l’entre-tuerie organisée des nations ou des classes» en suggérant : «On peut en concevoir une autre, qui serait au contraire leur réconciliation». Avant d’invoquer Dieu et Socrate, morts «pour rien».

Dans son viseur : les mouvements populistes qui vont submerger l’Europe. Et planter au coeur de cette «civilisation» occidentale, la peste fasciste. Hitler, Mussolini, Franco, Pétain et les autres. Mais il cible «en même temps» pour reprendre un refrain aujourd’hui célèbre, ce communisme qui vient de surgir en Russie annonçant Staline, Mao et les autres. 

Principal coupable de cette folie : «l’idéologie». Et ce qu’il reproche aux «clercs», c’est justement d’être aveugles.

Des clercs dont «la fonction» est d’être «avant tout libres». Mais qui renoncent pour surfer sur «l’air du temps». Eternelle tentation de cette élite» qui veut être applaudie par ce peuple dont elle est si éloignée. 

Benda le rationaliste, un sensible en fait, qui fait appel à la raison, dénonce alors avec force ces clercs qui «subordonnent la justice à la force» pour devenir «des polémistes qui se moquent des faits, engagés qu'il sont dans les passions politiques de leur temps» en jouant sur «les émotions». BFM Télé n’existait pas à l’époque !

Benda fustige alors «la soif du résultat immédiat, l'unique souci du but, le mépris de l'argument, l'outrance, la haine, l'idée fixe». Ce qui ressemble fort aux pancartes hystériques du samedi, un siècle plus tard. 

Et Macron, qui a forcément médité cette «Trahison», fera à nouveau une allusion à ce texte, en expliquant, avec le sourire, à une «journaliste» qui l’accusait, au cours de sa conférence de presse, de considérer les Français comme «des fainéants» qu’elle cédait à «la caricature».

Après l’holocauste, Julien Benda finira par lui-même tomber dans ce piège. En choisissant le Parti Communisme à la Libération. Entre deux horreurs, dit-il alors, je préfère celle qui est commise «au nom des opprimés». Etrange alors qu’il l’a bien senti, toutes idéologies invoquent les opprimés pour soulever le peuple afin de lui imposer l’horreur. 

Preuve que la tentation est grande. Et qu’Emmanuel Macron a peu de chance de se faire comprendre dans cette France, cette Europe et même ce monde, littéralement paumé, incapable d’entendre ses prophètes.

«La trahison des clercs» de Julien Benda aux éditions Grasset, Les Cahiers Rouges. 334 pages.