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«Le seul peuple qui boit pour se souvenir»

Le jury du Festival de Cannes a décerné une mention spéciale à «It Must Be Heaven». L’autobiographie loufoque d’un réalisateur palestinien qui fuit son pays pour Paris et New-York, en quête de reconnaissance.

Chasuble dorée et longue barbe, Elia Suleiman est à la tête d’une procession, dans les rues de Nazareth. Prêtre orthodoxe. Suivi par quelques dizaines de fidèles, bougies à la main. Arrivés devant leur église, ils se heurtent aux portes fermées et à un groupe très agressif qui les insulte : «Va voir là-bas si on y est !». Mais le religieux ne se laisse pas impressionner. Il enfonce la porte et pénètre dans le bâtiment. Sans transition, le même homme. Barbe rasée, chapeau de paille, en chemise noire et jean. Lunettes toujours. Il est installé dans un jardin, devant une belle maison, entourée de citronniers. Et discute avec son voisin qui lui chaparde régulièrement des citrons : «Ne crois pas que je te vole voisin !». Dans la rue, il est suivi par des jeunes armés de haches et de pistolets qui le menacent avant de disparaître. Elia Suleiman boit beaucoup. Seul, sa femme est morte, il décide alors de partir. Direction Paris où il est ébloui par la beauté des femmes : jupes, talons, décolletés et belles chevelures. Dans sa petite chambre, il travaille sur un scénario qui patine. Et quand il rend son manuscrit, les maisons de production jugent son film «pas assez Palestinien». Elia part alors pour New-York où des producteurs trouvent son projet de film sur la paix en Palestine «très drôle en soi». Et le tournage commence. Une comédie totalement loufoque, proche du cartoon, porté par un personnage énigmatique et torturé. Un regard très ironique sur les préjugés, notamment la condition des femmes en Palestine, l’alcoolisme des Français ou la passion des Américains pour les armes. Le tout souligné par des scènes absurdes, des plans symétriques… Une autobiographie touchante d’un réalisateur attaché à son pays qu’il a dû laisser derrière lui. Et qui ne sent jamais chez lui. Douleur profonde, mais il a choisi d’en rire avec une certaine légèreté. À travers ce personnage, le portrait aussi d’un peuple déchiré. «Le seul peuple qui boit pour se souvenir», comme le proclame un New-Yorkais au comptoir d’un bar. Tout le paradoxe de la Palestine.

Benoit Bouby

«It Must Be Heaven» de Elia Suleiman. Durée : 2h20. Sorti le 25 mai au cinéma Pathé Bellecour. Sélection officielle du Festival de Cannes.