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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Dans son atelier de la Croix-Rousse, Sébastien Brunel milite pour le dessin d'après modèle vivant. Avec un groupe de passionnés. Portrait d’un artiste paisible mais engagé qui pourrait bien être révélateur d'un phénomène.

«Le vent est en train de tourner»

“Je ne sais pas…”
Quand on lui demande comment définir un artiste, il hésite, long silence. Puis il avoue tranquillement en être incapable. “On va laisser infuser.” Tout au long de cet entretien, deux bonnes heures, il reviendra par petites touches sur cette question qui, visiblement le travaille. 
Le rendez-vous a été fixé sur le plateau de la Croix-Rousse, au rez-de-chaussée d’un immeuble anonyme, rue de Crimée. Une petite porte débouche sur un grand atelier plongé dans l’obscurité, fenêtres hautes, stores baissés, sol en damier et grandes étagères encombrées. Dans un coin, un canapé en cuir fatigué à côté d’un mystérieux rideau écarlate. Le repaire d’une organisation secrète ? Presque. Ici, on se réunit discrètement chaque semaine pour dessiner. Une bande de fidèles guidés par un passionné, Sébastien Brunel.

“La référence absolue”
Du haut de ses "quarante et quelques" années il va raconter son parcours, sa passion du dessin et son obsession : le modèle vivant.
Jean gris et pull bleu marine, sourire doux, yeux noirs derrière de petites lunettes rondes, voix paisible, des gestes vifs. Parfois il s’emporte, souvent hésite. Toujours sincère. La première qualité d’un artiste pour celui qui avoue être “plus sensible que cérébral” tout en insistant sur quelques exigences : travail, technique, culture…
Tout commence il y a vingt ans, quand il intègre Emile Cohl. Ce fils de prothésiste dentaire, “presque de la sculpture à l’époque”, est attiré d’abord par la bande dessinée. Mais un cours va tout faire basculer : le modèle vivant. “Une révélation !” Il ne lâchera plus cette discipline pourtant considérée comme mineure même dans cette école qui privilégie le dessin. Alors que les Beaux Arts poussent ses élèves vers l'installation, la vidéo… Mais rien ne décourage ce rebelle qui continue à dessiner des nus en cachette. Tout en travaillant dans le graphisme et le jeux vidéo pour gagner sa vie.
Ses héros ? Egon Schiele d’abord, “La référence absolue”. Quelques grands dessinateurs de nus vont également le marquer : Lovis Corinth, Kees van Dongen, Liu Xiaodong … dont il célèbre “l’humanité”.
Avec prudence, il esquisse deux clans : les académiques “techniquement parfaits mais creux”, notamment l’art pompier du XIXème. Et les autodidactes. “L’instinct n’a pas d’école !”, souligne cet artiste en citant un de ses musiciens préférés, Jimmy Hendrix. “Un grand technicien qui n’a jamais fait de solfège mais qui a appris autrement”. Il en profite pour préciser : “Je ne donne pas des cours d’art mais des cours de technique du dessin, c’est différent ! La technique n’est qu’un moyen, pas une fin !”.

“Tout sauf des tricheurs !”
Il lit beaucoup, “deux tiers de polar” tendance social. En affichant son goût pour des œuvres plus littéraires mais “accessibles, populaires”, qui savent «raconter les marges» sans s’enfoncer dans une écriture fumeuse : Virginie Despentes, Georges Orwell, Albert Camus… Touché par leur “intégrité” et leur engagement parfois en décalage avec leur propre camp. “Tout sauf des tricheurs !” 
Pour le cinéma c’est plus éclectique, du film d’auteur français au blockbuster américain : “Le dernier film que j’ai vu c’est Pupille, une belle histoire autour de l’adoption, mais aussi Spiderman avec mon fils”.
De lui-même, il revient sur sa définition d’un artiste. Il hésite encore avant de lâcher : “Un vrai peintre c’est d’abord quelqu’un qui peint tous les jours”. Une évidence, toute simple, suggérée par un vieux peintre qui l’a inspiré. Et il avoue qu’il se sent assez éloigné des "galipettes intellectuelles” de certains plasticiens. "Un artiste ne comprend pas toujours ce qu’il fait”. Il préfère ceux qui “mettent les mains dans le cambouis” tout en regardant d’un œil sceptique les as du marketing comme Banksy, Hirst ou Koons. 
Lui se sent à l’aise dans ce dessin qui ne porte “aucun discours”. Pourtant, il affiche tranquillement ses sympathies libertaires, “J’aime bien les gens en colère mais certains se font détruire par leur colère”. Sympathies qu’il concrétise en réalisant des affiches pour une ZAD ou pour un groupe de militants.

“Quand il se met à poil…”
Mais son cœur est ailleurs, avec ces modèles vivants qu’il dessine inlassablement. Et ses yeux brillent quand il raconte sa “fascination” pour “la plastique, l’architecture du corps, les proportions, l’aplomb, le vide, les chairs…”. Pour lui “c’est un truc d’atelier” qui prend forme au cours de ces “exercices très ritualisés” où confiance et complicité sont la règle implicite entre le dessinateur et son modèle. Un jeu aussi, “entre regardeur et regardé”. Séduction, émotion…
On ne l’arrête plus. “Etre nu c’est d’abord être soi-même, tout simplement !”, dit-il en célébrant cet “absolu” qui “n’existe nulle part ailleurs”. Un frisson dans une société où la nudité est encore tabou car elle “transgresse les codes”.  
Mais il tient à préciser : “Je ne suis pas un pervers ! Pendant les séances, j’ai tout sauf un regard sexué”. D’ailleurs, il ne peint pas que des femmes, des hommes aussi, dont un certain Denis. “Un écrivain chauve avec un gros bide, mais quand il se met à poil, il dégage un truc de dingue !”
Un phénomène, ces cours de modèle vivant qui fédèrent une vingtaine d’artistes réunis ici chaque semaine, incognitos. Ils ne sont pas les seuls ! “J’ai découvert sur les réseaux sociaux qu’il y avait de nombreux groupes comme le nôtre…”
Sébastien Brunel s’est aussi aventuré dans le spectacle vivant. En s’associant avec deux musiciens, ils ont monté un spectacle qui associe musique et dessin ou peinture en direct pour raconter une histoire. Une belle réussite, notamment auprès du jeune public. Il expose aussi à la galerie “Carré d’artistes à Lie”. Pardon ? Ah Lille ! L’artiste a un cheveux sur la langue qui fait sauter les “l”, dont il s’excuse en rougissant..

Révolution tranquille
Pacifique mais pas inerte. Il attend la livraison d’une presse pour se lancer dans la sérigraphie. Objectif, pouvoir reproduire ses dessins pour mieux les diffuser. Car malgré un détour par la peinture, il a compris une chose : sa vraie force c’est le dessin. Un style bien à lui, traits simples et légers enveloppés dans des tons pastels pour restituer la poésie des corps. Jamais très loin de l’abstrait où il chemine tranquillement.
Une nouvelle génération d’artistes. Discrets, passionnés, bosseurs, modestes… De la sensibilité et du sens. “Avec ce qui se passe dans l'art contemporain, le vent est en train de tourner…”, murmure Sébastien Brunel tout en se démarquant d’un discours “réac”. 
Révolution tranquille.

Agathe Archambault et Philippe Brunet-Lecomte