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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Alors que son «Itinéraire d’un enfant gâté» avait fait, la veille, l’ouverture du Festival Lumière, il a démontré, dimanche matin, qu’il était aussi un excellent metteur en scène de lui-même, devant un public conquis.

Lelouch en direct

«La vie est un jeu formidable, le seul problème c’est les tricheurs !»
Ça démarre en fanfare. Une heure, pas une minute de plus. Mais on aura droit à un petit festival, dimanche matin à la Comédie Odéon. Avec un Claude Lelouch en pleine forme.
«Moi, j’ai eu 80 ans pour préparer cette master class», annonce le réalisateur. Très à l’aise face à son questionneur, il avoue que «le genre humain» l’intéresse «plus que tout». Notamment «ses contradictions» qui lui ont permis de faire 50 films. Et il assure pouvoir doubler la mise.
Puis on a droit à un petit couplet sur la musique «pour ceux qui croient en Dieu, c’est son représentant numéro 1 sur terre». On imagine un air de Boléro… Et il poursuit en expliquant que c’est sa part d’irrationnel : «Elle m’a emmené là où je ne serai jamais allé sans elle». En se lâchant, «à l’instinct». Applaudissements dans la salle. 
Une petite vidéo tombe à pic. Son fidèle Francis Lai à l’accordéon qui s’excuse de ne pas avoir pu venir à Lyon et qui enchaine avec quelques notes. Une homme et une femme. «Il raconte mes films en musique, aucune malice que du talent», conclut Lelouch avant de préciser : «J’aime les hommes forts qui ne méprisent pas les autres».
Ce qui déclenche un film chez lui ? Il rebondit sur la question, sans vraiment répondre. Léger, drôle. Et ça marche : «Je ne suis pas un metteur en scène mais un metteur en vie. Je suis une concierge de luxe car je peux parler à tout le monde. J’adore les gens avec une petite préférence pour les cons car c’est avec eux qu’on s’amuse le plus. Et j’aime le présent car c’est la seule chose qui n’a pas le temps de vieillir».
Le temps, il en parle souvent. En avouant que le sien est désormais compté. Cinéma bien sûr : «Je me lève très tôt le matin pour ne pas rater le début du film et je me couche très tard pour ne pas louper la fin» Avant de s’expliquer : quand il allait au cinéma dans sa jeunesse et qu’il n’avait pas les moyens de payer sa place, il rentrait par la sortie de secours. Mais il manquait le début et la fin pour éviter les contrôles. «Alors je les ai inventés».
Une question sur les scénarios qu’il a la réputation de tenir pour secondaire.
Non, proteste Lelouch. «De Victor Hugo à Michel Audiard», il a toujours démarré un film avec un texte «solide». Mais les plus belles scènes qu’il a tournées n’étaient «jamais dans le scénario». Même un bon scénario ne lui a jamais servi à convaincre un producteur. «Les uns et les autres, personne n’en voulait…».
Pour lui, le plus important c’est le tournage. «C’est le match, c’est la vie». Un moment clef où il se retrouve face aux acteurs. A l’affût d’une étincelle «lorsqu’un acteur cesse de réciter et qu’il devient spontané, à mi-chemin entre la vérité et le mensonge». Exemple, le fameux dialogue dans «Itinéraire d’un enfant gâté» quand Belmondo apprend à dire «bonjour» à Anconina.
«Le matin même, un mec m’a dit bonjour dans un bar où j’étais allé boire un café. Putain la façon dont il m’a dit bonjour, je l’aurai tué !» Ce qui va lui suggérer de tourner cette scène. «Belmondo et Anconina ont été d’autant meilleurs qu’ils étaient convaincus qu’on ne retiendrait pas la scène».
Dans la salle, une voix s’élève : «Bonjour monsieur Lelouch !». Richard Anconina qui déclenche évidemment les rires. Claude Lelouch lui aussi rigole puis il évoque une autre séquence. Annie Girardot dans les Misérables. Accablés de problèmes personnels, elle lui demande de reporter le tournage au lendemain. Mais il ne cède pas. «Elle n’a jamais été meilleure», en une seule prise. «Je me sers de l’humeur de mes acteurs».
Puis il prend de la hauteur, paternel : «Nous sommes tous des comédiens qui jouent une pièce qui s’appelle la vie. Moi j’aime les comédiens car ce sont des enfants qui aiment faire semblant. Ils nous font cadeau de leur vie, au fond. Mais ils ont besoin d’un metteur en scène».
Spontanément Claude Lelouch avoue être «très capricieux» sur un plateau. Tourner vingt fois la même scène, tout bouleverser au dernier moment… «Il y a plein de comédiens qui m’ont dit non, ça m’a permis de trouver ceux qui m’ont dit oui». Exemple, quand il s’est lancé dans «L’aventure c’est l’aventure», il est allé voir Lino Ventura à qui il a expliqué longuement l’histoire qu’il voulait mettre en images. «Un hommage à la connerie», c’est-à-dire ceux qui choisissent le fric contre l’amour, les «deux fondamentaux dans la vie». Ventura l’a regardé et lui a dit : «Je n’ai rien compris » Mais il a accepté en disant à Brel : «On peut y aller, le film ne sortira jamais». Alors que Trintignant avait refusé de «jouer un con pareil». Nouveaux applaudissements.
Puis on l’interpelle sur le rôle de la technique ? Lelouch réplique qu’il a tourné dans tous les formats, 35 mm, 16 mm, numérique… Et qu’il vient même de réaliser un film avec son portable en 13 jours. «J’en ai rêvé toute ma vie du smartphone ! Pas de grosses caméras, de projecteurs, d’équipe nombreuse, lourde… C’est le cinéma de demain. Il y a moins de pixels mais plus d’émotion».
Fin du film. Son 51ème film, en direct, sans scénario mais une belle histoire, de superbes images, quelques improvisations faciles, mais un sacré métier quand même. Du charme, bien sûr. Un destin où le «13» a joué son rôle. Une chance qu’il a mérité, ce «Voyou» qui a commencé sa carrière au service cinématographique des armées. Eternel amoureux, père de sept enfants, tout en étant capable de commettre un film radicalement misogyne dont il a encore honte aujourd’hui ou des clips ringards sur des chanteurs yéyé. Méprisé par la Nouvelle Vague, éreinté par ces intellos qu’il déteste…
On interpelle le réalisateur qui descend de la tribune, en faisant attention de ne pas trébucher. Pour lui demander s’il a été blessé par un célèbre critique qui l’a traité de «formidable caméraman» alors qu’il venait de décrocher une Palme d’or pour «Un homme et une femme». Surprise de l’artiste : «Je ne comprends pas que les metteurs en scène ne soient pas caméraman car notre métier c’est de fabriquer des images». Regard légèrement agacé. «Les yeux ne mentent jamais», comme il l’a lui-même souligné en racontant quelques instants plus tôt le fameux épisode du bonjour qui ont rendu populaire son «Itinéraire d’un enfant gâté» ovationné la veille par la Halle Tony Garnier.