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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Gérard Depardieu vient de publier un livre à son image. Son regard sur sa vie avec l’impression d’entendre parler ce formidable acteur entre murmure et colère.

Les confidences d’un «Monstre»

«Dire je t’aime». C’est le titre de la séquence page 108. Première phrase : «Je n’ai jamais été un collectionneur de culs». Quelques lignes plus loin, il ajoute : «J’ai toujours préféré l’étreinte à la pénétration…». 
Inimitable Depardieu. Un monstre évidemment, du latin créature qui provoque la terreur et l’admiration. Ce monstre là tient en 200 pages, déconcertantes, c’est le mot. On plonge dans ce manifeste de papier en retenant son souffle. Fasciné par la bête. On soupire, on rigole, on désespère, on applaudit… Lui dirait, on pète, on tempête, on rouspète. Un ouragan, un raz-de-marée qui balaie tout sur son passage. On en ressort épuisé !
Pas un livre au fond. On ne le lit pas, on l’écoute. Car Depardieu nous parle. On imagine sa voix, on l’entend. Cette voix de colosse capable de jouer dans tous les registres. Tout à coup douce, fragile, enfantine. Puis soudain, grave et profonde. Forte, pesante, elle écrase les silences. Un rythme aussi. Il souligne un mot, l’accentue, insiste, répète, martèle. Et toujours sa main gauche qui bat la démesure, une masse. On le voit aussi, imposant et massif. Son nez phénoménal, son sourire large, ses yeux immenses… Front et menton sculptés. Cou de taureau, un socle qui tient à l’aplomb cette tête incroyable.
Alors on l’écoute, pas le choix. Et il parle, parle, parle… Entrainé par lui-même, sa passion, par son rire qui éclate comme ses fureurs. Un souffle puissant qui vous emporte, vous dévore.
Pour dire quoi ? Peu importe au fond. Il l’avoue lui-même : les mots et leur sens n’ont pas d’importance. «Je joue davantage comme un musicien qu’un acteur». Un musicien qui préfère «les notes» à «la partition» car tout est une question de «vibration».
Belle page aussi où l’éternel Cyrano avoue qu’il a appris à travailler les silences, alors que naturellement il «beuglait». Et il est convaincant quand il affirme de «ne pas calculer» en dénonçant «ces petits comptables de leur image». On craque également quand l’animal s’insurge contre ces pros de la communication qui imposent «normes, calibres et modèles», qui obligent tout le monde à voir les mêmes films, lire les mêmes livres, manger et boire la même chose… «A singer un modèle» pour «faire de nous un troupeau sans âme». Au passage, on a droit à un petit parallèle amusant entre les politiques, «des agneaux», et les grands patrons, «les plus cyniques, de vrais tueurs, de vraies ordures». Et sur les Américains, il tabasse fort pour conclure : «A la fin cela donne quelqu’un comme Donald Trump».
Plaidoyer au contraire pour «François» Truffaut, soulignant son «coté voyou» ou «Maurice» Pialat, le réalisateur avec une anecdote surprenante sur le cadavre de sa mère qu’il a mis en scène, sans fléchir. Ou encore l’épisode savoureux «des grenouilles» Pasolini et le cinéma italien qu’il a découvert après les «Valseuses» à Rome : «Tous les grands étaient là (…) Je les voyais dans les soirées romaines où ils venaient défendre leur idées en piquant de la cocaïne à droite à gauche. C’était une ville qui sentait le sexe. C’était des gens qui vivaient».
En revanche, celui qui s’est allongé sur le divan de Staline avec un formidable talent, est un peu léger quand il défend Poutine et Castro ou quand il s’acharne sur internet. Mais aussi quand il regrette de ne pas avoir assez entouré ses enfants. Pas très grave au fond. La preuve, il la sert sur un plateau : «Je peux faire ou dire une chose puis son contraire l’instant d’après. Je me fous d’être contradictoire. C’est ça mon équilibre». Entre Danton et Saint Augustin, Tartuffe et Jean Valjean, tout en chantant Barbara ou jouant Obélix.
Puis au milieu de cette jungle, surgissent les livres. Notamment «Le guide des égarés» de Moïse Maïmonide. Et on sous le charme du monstre plaidant pour cette «lecture difficile, essentielle» qui l’éclaire «à la bougie, dans l’obscurité». Des écrivains, il en vénère des cohortes, ce hussard. Balzac, Hugo, Flaubert… Et il les cite souvent avec finesse. Zweig «une âme magnifique qui du jour au lendemain s’est retrouvé en pleine barbarie», et surtout Houellebecq, «le seul à me parler de notre temps». En revanche Paul Morand «toujours en train de polir ses phrases» a droit à une exécution en règle : «Son intelligence fait écran, elle l’aveugle». Même intransigeance pour les journalistes dont il se «méfie comme des flics». Avec eux, il se sent «en garde à vue». Un mot, un faux pas et c’est la curée. Pire, les magistrats. Il s’est retrouvé face à eux quand son fils Guillaume a été condamné à «trois mois de raison pour deux grammes d’héroïne». «Ils l’ont tué», dit-il. «Faut avoir la vocation».
Verdit sans appel. A l’image de celui qui écouteront ce livre tout en sensation, sans filtre et sans nuance, qu’on referme sur un dernier chapitre où il imagine sa mort en évoquant «La ballade de Narayama», l’histoire de cette vieille femme qui entreprend l’ascension d’une montagne pour rendre l’âme au sommet, seule. «Il faut s’y préparer». Pas évident que la mort osera s’attaquer à un tel monstre !

«Monstre» de Gérard Depardieu aux éditions Cherche Midi, 212 pages, 18 euros.
Illustration : Jean Lambert