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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Tout le monde en parle de ce western signé Jacques Audiard. Souvent de façon très élogieuse. Alors autant aller le voir pour se faire une idée !

«Les frères Sisters» Un mythe et ses limites

«Merde c’est pas lui !»
Tout commence par une bavure. La nuit est tombée, deux tueurs à gages doivent éliminer Blunt, un pauvre cowboy barricadé dans sa ferme, qui a eu le tort de déplaire au Commodore, le caïd de l’Oregon. On est au coeur du XIXème, l’Amérique est encore une aventure incertaine.
Pistolets en main, les deux frères Sisters tirent dans tous les sens. Et sans état d’âme. Ils laisseront au tapis une dizaine de cadavres. «On a bien merdé sur ce coup». Et ça les fait rigoler.
Deux personnages. Le chef Charlie, mince et vif, tête sans cervelle avec en couverture Elie, tout en rondeur, malin, sensible.
Nouveau contrat pour le duo de pistoleros. Cette fois, ils doivent éliminer Warm, petit bonhomme fragile et rêveur. Un chimiste qui refuse de livrer au Commodore son secret. Formule magique pour trouver de l’or au fond des ruisseaux.
Mais après ce ratage sanglant, leur commanditaire a imposé un détective chargé d’identifier leur cible. C’est le début d’une double traque dans ce far west sauvage où il faut tirer le premier pour survivre.
On a alors droit à un western psychologique à la française. Le détective retrouve le chimiste. Et il tente de l’embobiner en attendant le duo. Alors que loin derrière, les tueurs se chamaillent. Tout va alors exploser. En Californie of course.
Quelques scènes magistrales, notamment cette halte à Myfield où règne un travesti totalement décalé dans cet univers barbare. Ou encore la mygale qui se faufile dans la bouche d’Eli endormi et ce coup de poing qui lui permet de vérifier que le Commodore allongé dans son cercueil est bien mort. Mais ce qui est le plus frappant ce sont les têtes-à-têtes surprenants entre les deux Sisters. Elie reprend son frère sur un mot, découvre la brosse à dents, parle d’une voix douce à son cheval blessé, avoue qu’il en marre de cette vie en caressant une étole parfumée… Alors que son frère étrangle un ours, se saoule avec méthode, enchaine les coups de gueule, les provocations… Pendant que le chimiste, lui, prend la main sur son détective. En lui promettant une société idéale, peace and love.
De belles images, tout en nuances. Pas chromo, de gros plans et de panoramiques hollywoodiens. Mais de la subtilité, ombres et lumières. Violence suggérée. Même si on n’échappe pas à certains clichés. Canyons et chevauchés, et surtout quand, au final, les deux frères affrontent leur mère, carabine en main, bien décidée à descendre ces intrus. Et qui se ravise quand ils hurlent : «Maman, on rentre à la maison !».
Mais ce qui tient ce film c’est d’abord un beau texte, le roman du canadien Patrick deWitt. Ce qui donne une intrigue bien ficelée et des dialogues à la hauteur, servis par des acteurs parfaits avec, au sommet, un John C.Reilly superbe. Bref, de quoi se divertir et réfléchir.
Collectionneur de César et de prix à Cannes notamment, pour son «Prophète» et son «Dheepan», Jacques Audiard pense qu’il a réalisé un film sur le droit d’aînesse, frappé par la mort de son «grand frère» et sans doute par l’image écrasante de son père Michel. Mais il a fait, malgré lui, un film sur le pouvoir escorté de son inévitable artifice, l’argent, mieux l’or. Et cette fameuse ruée vers ce qui brille, à l’origine du mythe américain et de ses limites.

«Les frères Sisters» de Jacques Audiard avec John C.Reilly, Joaquin Phoenix, Riz Ahmed et Jake Gyllenhaal. Durée : 2h05