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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Publié au printemps, le dernier roman d’Azouz Begag est un bon livre pour l’été. Frais et touchant, l’ancien ministre explore ses origines en mettant en scène les derniers moments de son père frappé par Alzheimer.

Les Mémoires ensoleillées d’Azouz Begag

Un sourire, naïf et malin, espiègle et voilé de tristesse, conquérant et fataliste… Toute la complexité de ce personnage. Un immense sourire !
Révélé au coeur des années 80 par son «Gone du Chaâba», Azouz Begag a fait du chemin depuis le bidonville de son enfance. Près d’une cinquantaine de livres d’abord, une vie de chercheur au CNRS après un doctorat en économie, et un impromptu ministériel dans le gouvernement Villepin pour défendre l’égalité des chances, puis diplomate, agitateur engagé en politique passant de gauche à droite pour revenir au centre… Mais il reste le même. Un vrai sourire, lumineux, qu’on retrouve dans son écriture. Une écriture simple et directe, orale presque, mais travaillée. Avec toujours beaucoup de drôlerie et une belle sensibilité. Quelques coups de colère parfois, mais jamais de haine chez ce fils d’ouvrier du bâtiment analphabète… Bouzid qui a débarqué à Lyon où il a fondé une famille. Sans jamais parler de ses origines.
C’est ce silence qu’explore «Zizou» en 200 pages à peine. Des chapitres brefs, des phrases rythmées. De la vie ! Même si on sent la douleur derrière ce regard, celui d’un enfant de l’exil.
Il est retourné là-bas pour comprendre, sentir… En vain. A Sétif, personne ne connait les Begag. Silence toujours, quelques images, quelques fantômes. Son père, le «chahouch», a rejoint la France quand on lui a volé ses moutons… «Li fet met», ce qui est passé est mort.
Accablé, le fils revient dans sa ville natale pour tenir la main de ce père frappé par la maladie. «Ali Zaïmeur» en berbère ! De temps en temps, il s’échappe et disparait. Sa mère Meassouda en larmes qui continue à confectionner ses gâteaux au miel «excellents pour la mémoire» et son frère Nabil grinçant. «A quoi ça sert d’avoir de la mémoire quand on n’a plus d’avenir ?»
Mais Azouz, lui, courre après pour son paternel pour le rattraper, le retrouver. Car lui a décidé de se souvenir.
Un personnage central dans ce livre : le bistrot du Soleil, près de la Place Dupont où se réfugie «Bouzid le fier». Son fucus en plastic, son miroir dépoli, son vieux poste de radio… Un repaire de «migrants» qui jouent aux dominos, boivent des cafés très sucrés, s’engueulent pour rien en se traitant de «bourricot», Et rêvent de retourner au bled. Comme ce vieux père immobile et muet, muré dans ses ténèbres. Lançant parfois un énigmatique : «Ah oui !».
Et puis il y a ce quartier de la Guillotière, son écrivain public avec sa vieille Remington sous un parapluie Coca Cola «tout percé», son marchand d’épices arménien, son cantonnier en «gilet fluo» qui voit tout… Et «Miloud Météo» qui trône à l’entrée du bistrot, avec sa chique, en défiant le temps.
Belle mise en scène de Lyon. Son pont Lumière qui rejoint Ainay la bourgeoise, le cours «Grand-Bêta» Gambetta et son PMU où est «dépensé tant d’argent dans des paris illusoires» et bien sûr la fameuse «Place Debout» si mystérieuse pour les Dupont lyonnais. Avec au loin, l’autoroute A7 qui hypnotise tous ces rêveurs déracinés.
Se glisse alors toute la malice d’Azouz Begag qui met en scène cette tribu «extra-terrestre».
Quelques belles scènes. Comme ce vieux colon, un certain Levy, qui, à Marseille, porte secours de son père en lui payant un billet de train. Alors sur le quai de la gare, tous ses «frères» algériens se défilent, «qu’Allah te vienne en aide !».
Emouvant aussi. La répudiation de sa mère, mariée à 16 ans, avec Kader, «son premier homme, un monstre» qui «exige qu’elle fasse son paquetage sur le champ» pour la «chasser comme une pestiférée». Elle va alors perdre ses deux petites filles qui mourront quelques temps plus tard.
Un chapitre aussi sur son frère baptisé «Nabil Mental» à l’école. «Alors pour leur prouver qu’il était plus malin qu’eux, il a cherché à se surpasser et s’est lancé dans les mauvais coups, en loup solitaire». Résultat, le loup s’est retrouvé au «trou». Banni par son père. Pas un méchant, «le coeur gros comme une pastèque» qui «prend chaque jour à la légère»…
Tout à coup, page 113, le romancier s’interroge : «Depuis qu’il a perdu la mémoire, (mon père) ne s’engueule plus avec personne, lui, il aime tout le monde. Cette paix intérieur le réjouit (…) Quand on est amnésique, on n’a plus de préjugés sur les gens d’ailleurs, les Autres, les différents, puisqu’on ne se souvient plus de rien…» Avant de conclure dans un joli délire que le Ku Klux Klan finance, «si ça se trouve», des recherches pour mettre au point un vaccin contre Alzheimer «afin que les racistes n’oublient pas leurs valeurs fondamentales».
Dernières pages, Azouz Begag se rapproche encore de son père, l’observe, lui tient la main… «Avant j’avais peur de le faire. Chez les extraterrestres on reste à distance entre parents et enfants, entre frères et soeurs. On ne se touche pas mais maintenant je vais plus le lâcher». En espérant «un miracle».
Mais l’obscurité s’installe. Jusqu’au bout, son fils veut lui dire «je t’aime». Mais n’ose pas. Un soir, il se décide, entre dans sa chambre… Et là,«drôle de silence». Azouz Begag murmure simplement, «Il est parti», fasciné par «un bout de sourire oublié sur ses lèvres». Ultime sourire que son fils a su faire vivre dans ces «Mémoires au soleil».

«Mémoires au soleil» d’Azouz Begag au Seuil, 185 pages.