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Un premier roman de la comédienne Isabelle Carré qui raconte sa vie. Ruptures en série qu’elle explore en profondeur. Une belle écriture.

«Les rêveurs» Une jolie plume légère et grave

Pourquoi annoncer «roman» en couverture de ce livre ? C’est au fond la seule critique qu’on pourrait formuler sur «Les Rêveurs». «Roman, clef des chambres interdites de notre maison», souligne d’ailleurs, en citant Aragon, cette comédienne qui a franchi le cap de la quarantaine et qui se raconte, en vérité mais tout en pudeur.
Une écriture, d’abord. Au hasard, les premières lignes : «Elle me tient par la main et pousse en même temps mon frère dans son landau. Nous traversons la rue, personne ne parle. Les voitures roulent, les gens bougent. C’est comme un film muet…» Une femme et «son regard fixe, sa démarche fantomatique (…) elle est loin, ses pensées l’ont encore capturée à des années lumière, j’ai l’habitude». Qui est cette femme ?
Au terme de ce paragraphe, surprise : «Un passant m’arrache à elle… Elle continue sa route, la tête bien droite, elle avance vers ce mystérieux qu’elle fixe toujours».
Alors, on ne lâche plus ce bouquin dense, très vivant. Le temps de s’acclimater à sa mise en scène qui part du noir pour aller à la lumière. Exemple, dans ce chapitre, elle ne précise pas qu’elle évoque sa mère. Jamais. Mais elle gère très bien ce strip-tease littéraire.
Sa force ? Une grande simplicité, d’abord. Des phrases courtes, des mots familiers. Mais une magie qui se faufile. Un rythme aussi. Tout cela donne un sacré style à ce vrai-faux roman. Pas besoin d’aller farfouiller dans les sites people pour comprendre qu’elle parle de son enfance, de sa jeunesse… Une gravité légère qui ne trompe pas. Une sensibilité et une intelligence sans avoir besoin de tartiner des convenances. Rien à voir avec un long fleuve tranquille, mais un grand «désordre».
En tête, sa mère célibataire rejetée par une famille d’aristos coincée dans son château, ses ancêtres, ses préjugés. Elle accouche en clandestine. Et tombe sous le charme d’un artiste qui l’épouse. Avant de choisir la pub et le design. Il gagne beaucoup d’argent. Toujours débordé. Alors que sa femme sombre dans une dépression sans fin. Et que lui découvre son homosexualité. La petite tribu vit dans un appartement un peu déjanté. Quelques belles pages encore. On sent la comédienne tout à coup scénographe.
Divorce. Trois enfants à la rue. Elle et ses deux frères. Dont un qui se défonce à la musique. Pas encore l’âge de raison mais déjà en vrille. «Va jouer dehors !», lui répète sa mère. «Non maman, je veux rester avec toi !» Alors elle se jette par la fenêtre en croyant s’envoler, la petite Isabelle. Quatrième étage. «Pardon maman». Celle qui veut devenir danseuse le payera cher, plus tard. A l’école, elle se distingue avec sa «salopette en jean rapiécée de tissus rouges en forme de coeurs», ses sabots, son bandana et son teeshirt Mickey. Alors que tout le monde est en uniforme. Bonnes soeurs et catéchisme. Mais elle résiste. Premiers baisers. A trois dans les toilettes avec «un garçon blond au nez en trompette» et son amie Servane. «On se partage la peur», précise-t-elle.
Nouvelle «TS», tentative de suicide, à 14 ans. «J’ai vidé l’armoire à pharmacie. J’ai pris tous les cachets «ne pas dépasser la dose prescrite» et j’ai tout avalé». Elle se retrouve «coincée chez les fous» pendant des semaines à s’interroger : «Qu’est-ce qui m’attend dehors ?».
«Le pire ne s’annonce jamais. Il ne toque pas à la porte. Il s’invite et c’est déjà trop tard». Tout, elle dit tout. Ses diners au drugstore avec son père et son jeune amant. Puis la rupture, «toutes les vacances à pleurer». La gay pride, son mariage. Il finira en prison pour escroquerie. Ses séances photos pour les magazines Jeune et Jolie et autres Podium. Son frère qui retrouve son vrai père par internet, rendez-vous à Londres, une expo de Mondrian. Les années 80-90, Keith Jarrett, U2, Barbara, Léo Ferré «Avec le temps…» les crèmes Mont Blanc, les walkman, «La Boum» de Sophie Marceau, la R16 que son paternel conduit comme un dingue. Et sa mère qui enchaine les séances chez son psy. «Creuse Maman, creuse !» Son abonnement à l’Opéra, les cours de théâtre où des apprentis vocifèrent, ses premières pièces, ses premiers tournages, ses premières interviews… Mais il y a aussi les livres de Genet, Beckett, Suran… Et surtout ses petits cahiers bleus où elle consigne tout. «Plus j’écris, plus j’ai à écrire».
Et pas loin du final, un chapitre «sourire». Bien écrit, là encore. «J’ai une centaine de vie». Des rôles : ingénue, ambivalente, dangereuse, héroïnomane, alcoolique, pianiste, étranglée, mère indigne ou douce «avant même d’avoir des enfants». Des drôles de types dont elle tombe amoureuse : tueur en série, éternel étudiant…
«Je ne cherche à rétablir aucune vérité», conclut Isabelle Carré en avouant qu’elle est «une actrice connue que personne ne connait». Mais ça lui convient. «Je me sens libre». Superbe. A lire en urgence !

«Les rêveurs» d’Isabelle Carré, éditions Grasset. 300 pages.

Philippe Brunet-Lecomte