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Comment décrypter le suspens d’Hitchcock ? Fabrice Calzettoni a projeté mardi après-midi cinq séquences emblématiques à l’Institut Lumière. En les commentant de façon lumineuse.

Les superbes ficelles d’Alfred

«Complicité»
Un mot clef répété dix fois, vingt fois au cours de ces 90 minutes sur «l’art d’Alfred Hitchcock».
Complicité parce que le maitre du suspens a su jouer avec son public. Pour l’interpeller, l’inquiéter, le faire vibrer, lui faire peur… Mais bien pire, pour en faire un complice de ces crimes cinématographiques.
«Il nous met dans la position du tueur», a souligné celui qui anime cette série de «ciné-conférences» à l’Institut Lumière et qui a lui aussi su fidéliser un public. Salle pleine à craquer. Public complice lui aussi. «Fabrice, un peu de lumière, on ne te voit pas», lance un anonyme.
Discret ce Fabrice. D’ailleurs, on sent qu’il ne parle pas pour ne rien dire. Les films d’Alfred, il les a tous vus, revus, médités. Et il en parle bien, sans en rajouter. Rare. En faisant l’autopsie avec méthode de cinq grands films du maitre. In French : «Soupçon», «La Corde», «Psychose», «Fenêtre sur cours» et bien sur «Les Oiseaux». Chaque fois, quelques minutes, projetées d’abord. Puis analysées. Toujours précis.
«Le poison», bonne introduction à cette magie du suspens. Une riche héritière, Joan Fontaine qui se sent menacée par son mari énigmatique, Cary Grant. «Une série d’effets» pour faire monter la pression. Plans de plus en plus rapprochés sur la victime et ses regards «hors champ», jeux d’ombre et de lumière. Notamment ce verre de lait incandescent où le cinéaste a glissé une ampoule. «L’anti-théâtre», souligne Calzettoni.
Puis c’est «La corde » qu’il met sur le grill, long monologue habilement filmé avec en toile de fond un faux New-York et ses fausses lumières qui s’allument pour suggérer la nuit. Et des «noirs» pour éviter les ruptures dans ce superbe plan séquence.
Sans transition, «Pyschose». La fameuse scène de la douche qui a terrorisé des générations avec son enchainement de plans courts et rythmés où tout est suggéré. Souligné par des contrastes entre «les rondeurs» de l’oeil, du pommeau de douche ou de son évacuation, «les carreaux» de la salle de bain et «les verticalités» de l’eau qui asperge le futur cadavre. Images saisissantes de cette jeune femme qui finit le visage écrasé par la mort. On découvre à travers les commentaires de Fabrice que cette scène d’une minute a exigé sept jours de tournage et trois semaines de préparation. «Plein de choses en coulisse», insiste ce passionné. En évoquant quelques images censurées. Trop sanglantes et dénudée pour «les codes» d’Hollywood après guerre.
«La mort aux trousses». Très graphique aussi ce générique sur un immeuble en verre, New-York encore. Et la mise en scène du «stress» qui agite cette ville. Métro, bus, taxi… Tout va vite, très vite. Mais en trois minutes, tout est dit. Et un simple claquement de doigt lance ce film culte. En prime, on a droit à l’apparition d’Alfred, comme d’habitude. Superbe Droopy !
Enchainement logique avec «Fenêtre sur cour». Le reporter immobile, James Stewart, qui observe ses voisins. Danseuse, pianiste, couple ordinaire… «A-t-il tué sa femme ?» Son amie Grace Kelly en doute. Superbe démonstration du commentateur. «Le principe des trois plans». Doublé d’un clin d’œil : un beau mec pour faire chavirer le public féminin, une belle femme pour séduire leurs hommes septiques.
Conclusion avec «Les oiseaux» qui lui aussi fonctionne avec un jeu de regards hors champ. Un jeune femme en tailleur vert, très soignée, chevelure blonde en chignon, ongles vernis, bracelet doré… «Sac Hermès», précise un fanatique dans l’obscurité. Dans un paysage campagnard et paisible, Tippy Hedren attend la sortie de l’école. Une ritournelle enfantine accompagne cette attente. Elle s’assoit sur un banc et derrière elle, un corbeau, puis cinq, puis neuf. Et perchés sur une arborescence métallique, des centaines des corbeaux noirs et menaçants annoncent l’enfer qui va se déchainer. «Hitchcock joue sur les nefs du spectateur» avec des plans de plus en plus rapprochés. Et il nous manipule ce diable On a envie que ça dégénère. Jusqu’à le supplier secrètement. Tous complices !
On imagine alors ce qu’Alfred Hitchcock pourrait faire aujourd’hui avec des outils plus sophistiqués. Quoique… C’est peut-être cette simplicité qui est magistrale. Magistrale mais travaillée. Rien n’est laissé au hasard, avec ces story board où chaque plan est dessiné minutieusement avant d’être filmé.
Un vrai spectacle en tout cas cette master class sans prétention très applaudie par des amateurs éclairés par l’Institut.

Cette «Rétrospective Alfred Hitchcock» qui se déroule depuis fin novembre à l’Institut Lumière se conclura le 12 février.
Photo : Alfred Hitchcock face à Janet Leigh sur le tournage, dans la douche de "Psychose".