0
Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Ne t’arrêtes pas jusqu’à ce que tu sois fier !»

C’est un sacré personnage qui, à Lyon, va réinventer la Salle Rameau avec son équipe. Philippe Journo, fondateur de la Compagnie de Phalsbourg. Très engagé dans l’univers culturel. Un passionné d’opéra mais aussi de musique électro, collectionneur d’art qui vénère Klein, un fou d’architecture, bien sûr, qui considère Nouvel comme un génie, un fan de Stendhal qui adore Tarantino. Interview express.

«Le sport rassemble, la culture élève»

17h, Philippe Journo sort de la salle Rameau qu’il vient de visiter pour travailler sur le projet qui lui a été confié par la Ville de Lyon au terme d’un appel d’offres très disputé. Mais son avion l’attend pour un match de foot le soir même à Angers où sa Compagnie de Phalsbourg s’est de nouveau imposée avec le premier « Musée des Collectionneurs ». 

«Vous êtes capable de réaliser une interview en un quart d’heure ?»

On lui répond que tout dépendra de lui. Grand sourire, il s’assoit à la terrasse d’un bistrot et commande un café. 

Costume sombre, chemise blanche, cravate, teint légèrement halé. Détendu malgré son timing serré. Un quart d’heure pour parler de culture. Un vrai défi. On arrivera à doubler la mise. Mais le rythme va être soutenu. 

L’avantage, c’est qu’il est direct et rapide, cash. Pas besoin de répéter dix fois les questions. D’autant qu’il les anticipe ! Et ses réponses sont claires. 

D’où lui vient cette sensibilité à l’art ? 

«C’est la grand-mère de ma fille qui a éduqué mon oeil», répond ce collectionneur, art contemporain surtout. A l’origine, un tableau qu’il découvre chez elle. «Mon premier amour», Paul Signac, paysagiste, un des fondateurs du pointillisme, proche du mouvement libertaire…

«J’étais fasciné.» Pourquoi ? «Une oeuvre d’art, ça ne se commente pas, ça nous touche ou pas.» Il ajoute : «Et ensuite j’avais un copain qui…». 

Un clochard s’approche en tendant un gobelet en carton, «dix centimes, monsieur !». Il sort une pièce. «Ok je vous les donne, voilà cinquante !». Et il rigole : «Vous avez vu, il vérifie quand même avant de me traiter de voleur». Sentant sans doute le mécène, le quêteur barbu revient à la charge, il s’en débarrasse, en douceur mais ferme : «C’est bon, j’ai donné… Salut !». 

Le patron de la Compagnie de Phalsbourg enchaine en oubliant son copain qui… : «Un jour, j’ai découvert l’Opéra et j’ai adoré l’Opéra». Il va alors aider un programme qui s’inscrit dans une thématique qui lui est cher : «l’élévation par la culture» en direction notamment des ZUP.  Pour apprendre aux jeunes les métiers de l’Opéra, costumes, décors, lumière… «L’Opéra, ce n’est pas simplement le chanteur qui est sur scène. Mais toute une équipe. Et on leur apprend plein de choses, comme la discipline.»

Discipline ? «La culture c’est quand même du travail, c’est quelque chose de très sérieux, le haut de la pyramide de Maslow». Mais il n’explique pas comme si c’était une évidence. Pas le temps. Une pyramide qui hiérarchise les besoins de l’humanité. Avec au dessus de tout, le besoin de s’accomplir. Visiblement ce qui le passionne c’est d’amener la culture «là où elle n’arrive pas», zones rurales, prisons, banlieues…

«En France, il y a un génie et beaucoup de bons architectes. Le génie c’est Jean Nouvel. On l’aime ou on ne l’aime pas mais c’est un génie.»

 

En revanche, il refuse de critiquer les oeuvres qui ne sont pas en phase avec le public : «Ce n’est pas grave parce que l’essentiel c’est d’essayer. Il ne faut jamais brider la créativité d’un artiste. La première fois qu’un homme a chanté, s’il avait mal chanté et qu’on avait dit : il faut arrêter de chanter, peut-être que personne n’aurait plus jamais chanté ! Et s’il fallait arrêter d’aller au cinéma chaque fois qu’on tombe sur une film naze, le cinéma n’existerait plus…» 

Et il insiste : «Dans l’Opéra, plus une mise en scène est osée, plus elle se fait siffler. Mais 20 ans plus tard, on se dit : qu’est-ce que s’était bien ! Prenez Madame Butterfly dans la mise en scène de Bob Wilson  pratiquement sans décor, de la lumière et presque rien…».

Quand on lui suggère que les acteurs de la culture n’ont pas toujours le souci du public, il réplique. «Ils font parfois peur au public parce qu’ils sont trop prétentieux ou trop intellos. Pas assez humbles. Mais la vraie barrière culturelle est d’abord une barrière sociale.» 

Il cite une expo Warhol au Centre Pompidou de Metz, où il avait invité plusieurs centaines des meilleurs clients de son centre commercial Waves. Une opération menée avec Emma Lavigne qui vient d’être nommée directrice du Palais de Tokyo. «J’ai serré la main de tout le monde à l’entrée.  A la fin, je lui ai dit : je suis sûr que 80% ne sont jamais venus dans votre musée. Et là ils sont venus non parce que c’était gratuit mais parce qu’ils n’osaient pas rentrer et qu’on les a invités.»

Souvent, il termine ses phrases par «et caetera, et caetera…» avant de foncer sur une autre idée. Puis de rythmer son propos par «Pourquoi ? Parce que…». Ou répéter une formule qui résume tout à fait ce bâtisseur : «Vous voyez ce que je veux dire ?».

On essaye de lui parler de littérature. 

«Quand j’étais étudiant, je lisais beaucoup», explique ce fan de Stendhal avant de soupirer : «Mais je n’ai plus le temps aujourd’hui. La vérité c’est que je rentre à minuit chez moi, je lis cinq pages et je m’endors. Donc je mets un temps fou à lire un livre, même un bon livre, et j’en suis malheureux. D’ailleurs, un de mes objectifs c’est de retrouver le temps de lire».

Littérature. Mais surtout histoire. Ce qui l’intéresse c’est de découvrir les racines, un chemin… Donc un sens. Quand il est entré dans la Salle Rameau, par exemple, son premier réflexe : «Aller chercher l’histoire». Mais il reconnait : «Quand je lis aujourd’hui ce sont des bouquins d’architecture». Le coeur de son métier. Sa passion. 

Son architecte préféré ? 

«En France, il y a un génie et beaucoup de bons architectes. Le génie c’est Jean Nouvel. On l’aime ou on ne l’aime pas mais c’est un génie.» Pas besoin de le relancer : «Allez visiter le Musée National du Qatar ou le Louvre à Abou Dhabi, vous allez comprendre ! Vous allez être happé par le beau. Ce gars est capable de sortir l’âme d’un pays ou de créer un univers… Et c’est extraordinaire». 

Philippe Journo apprécie aussi les architectes japonais, «une sensibilité et une finesse très particulières». Comme Kengo Kuma ou Sou Fujimoto qui travaille sur son projet «Mille Arbres» à Paris. Mais aussi des Américains comme Steven Holl et Daniel Libeskind «l’architecte de la mémoire» qui a conçu Ground Zéro à New-York ou le Musée juif à Berlin. «Enorme», précise-il en ajoutant «: On est fier de collaborer avec lui. Car il nous construit de très beaux bâtiments comme la Tour Occitanie à Toulouse ou Iconic à Nice». 

Impossible de l’arrêter : «N’oubliez pas que l’architecture est le premier des arts. Et qu’à l’origine, l’architecture était enseignée à l’Ecole des Beaux-Arts…».

«Quand je suis dans ma bagnole, j’écoute FG tout le temps. Depuis toujours. Vous ne connaissez pas radio FG ? Les mecs qui ont lancé l’électro, c’est génial»

L’art sujet passion, encore. 

«Je suis assez éclectique. Ce que j’essaye de voir c’est quels sont les artistes qui vont compter dans 10, 20, 30 ans… Très difficile.» 

Il évoque au passage Picasso. Mais quand on lui demande si c’est lui qu’il met au sommet de sa pyramide personnelle, il s’enflamme. «Non, non, mon artiste préféré c’est Yves Klein». Un artiste qui, dès les années 50, s’est lancé dans l’aventure du monochrome. Et dont ce collectionneur a forcément quelques oeuvres. 

«Regardez les nouveaux réalistes ce qu’ils faisaient entre 58 et 62, ils comprenaient déjà mai 68. Ils voyaient la révolution naissante. Regardez Guernica que Picasso a peint en 1937, vous voyez dans cette toile la souffrance de l’Espagne à cette époque, la violence, la guerre… Et toute l’horreur qui allait suivre. C’est quoi Basquiat ? C’est le gars qui, par sa trajectoire personnelle, a symbolisé l’art qui va dans la ville… L’art urbain c’est pas rien !» 

Mais il évoque aussi «ce type qui fait des trucs noirs» avant de retrouver son nom : Soulage, citant aussi Buren, «Des très grands».

«On sait qu’un artiste est un grand artiste s’il résiste à une ou deux générations. Parce que vous avez plusieurs facteurs qui entrent en jeu : la mode, s’il sait se vendre… Mais quand tout ça ne compte plus, il reste son oeuvre.»  

Impossible de l’arrêter : «C’est comme les bâtiments. Regardez l’émotion avec Notre Dame». 

«On n’emprisonne jamais un artiste. Qui est-on pour dire à quelqu’un qui a donné son âme, c’est bien, c’est pas bien ?»

Sur le mécénat, avant même qu’on l’interroge, il précise : «J’ai publié ce matin sur Spotify un podcast sur ma vision de la philanthropie. 40 minutes de baratin, comme ça, ça vous évitera de me poser des questions…». Il adoucit le mot baratin mais il passe à autre chose.

Musique ? «Je vais vous étonner : Opéra et House Music. J’adore l’électro. Moi c’est très simple quand je suis dans ma bagnole, j’écoute FG tout le temps. Depuis toujours. Vous ne connaissez pas radio FG ? Les mecs qui ont lancé l’électro, c’est génial. J‘aime cette musique, le rythme, ça me détend. Et puis évidemment il y a l’art lyrique parce que c’est une passion depuis longtemps. Mais je n’aime pas tout dans l’art lyrique. Il y a des trucs qui me font chier». 

Du théâtre musical, l’opéra ?

Pas l’air d’accord. Mais il zappe : «J’ai produit une pièce de théâtre, un super beau spectacle pour enfants dont la première s’est jouée au moment de l’attentat du Bataclan. On a perdu de l’argent mais on est très heureux de l’avoir fait. Si ça n’avait pas été qualitatif et que j’avais gagné de l’argent, je n’aurai pas été heureux de l’avoir fait». 

Cinéma, on cherche à savoir si c’est un habitué du Festival de Cannes. Point sensible. Il n’y met jamais les pieds. Un différent avec le maire de cette ville. Rien à voir avec le cinéma. 

Tarantino, il adore. Mais le dernier film qui la emballé c’est «Vice», sur Dick Cheney. «Je regarde tout.» Mais son film «préféré de tous», un noir et blanc de la fin des années 40, «Le rebelle» de King Vidor avec Gary Cooper. «Pourquoi ? Regardez-le, vous verrez ? Vous comprendrez ! C’est l’histoire d’un grand architecte, incompris à son époque. Grâce à ce film qui m’a marqué, j’ai toujours respecté les architectes.»

Deux questions encore. «Je vais rater mon avion», objecte ce passionné avant de répondre. D’où sa réputation d’être souvent en retard à ses rendez-vous ! Mais il parle toujours d’une voix calme, posée. L’art de glisser un silence. Puis de foncer en concluant «etc, etc… ». Et de passer sans transition à un autre sujet.

De quoi ont le plus besoin les artistes ? 

«De liberté ! On n’emprisonne jamais un artiste. Qui est-on pour dire à quelqu’un qui a donné son âme, c’est bien, c’est pas bien ? Regardez la souffrance des plus grands artistes du 19ème c’est des mecs qui sont tous morts de faim. Peut-être que le génie du début du 21 siècle c’est un type que personne ne connait, en Chine, en prison… Voilà pourquoi je prône l’humilité , l’ouverture et la bienveillance face aux artistes. Ecouter et regarder sans juger. A la fin, on peut se dire c’est pas mon truc. Mais on n’a pas le droit de condamner !» Et pirouette de l’artiste: « D’ailleurs, je n’accepte pas facilement qu’on me juge !». 

Ça ne l’empêche pas de motiver certaines de ses amis artistes. En leur donnant des «coups de pieds au cul». Travail encore. «Toutes les grandes oeuvres d’art sont toujours très bien fabriquées. Le travail c’est ce qui fait la différence entre les bons et les moins bons, les grands et les très grands.»

Sur sa tablette, Philippe Journo a inscrit une devise, la sienne : Dont stop untill you’r proud. Ne t’arrêtes pas jusqu’à ce que tu sois fier de toi. «C’est pour ça que je ne m’arrête jamais !»