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Plateforme pour la culture / Lyon-région

On ne se méfie jamais assez des intellos !

Le Musée des Beaux-Arts de Lyon consacre sa dernière exposition à un empereur romain tombé dans les poubelles de l’histoire. Jusqu’à ce qu’une grande enquête archéologique ne révèle la vérité.

Il était une fois un petit garçon né à Lyon. Fils de bonne famille, papa est général, tonton empereur… Nous sommes en l’an 10 après Jésus Christ, apogée d'un empire romain XXL qui contrôle toute la Méditerranée et bien au-delà. Problème, Claude, dernier rejeton de son clan, grandit dans l’ombre d’un grand frère qui prend toute la lumière : beau gosse, sportif, soldat héroïque... Tout l’inverse de Claude pas vraiment gâté par la nature : petit, gros, moche, boiteux, bègue… Écarté de la politique par sa famille, le vilain petit canard plongé dans ses bouquins, est condamné à devenir un rat de bibliothèque. En plus, ses parents l’utilisent comme monnaie d’échange pour conclure des alliances. Mariage, divorce, remariage, redivorce… Mais le vent va tourner pour cet inoffensif looser… Alors que tout le monde complote pour s'emparer du pouvoir, un beau jour de l’an 20 ça dérape grave dans la famille impériale. Le grand frère est assassiné, la grand-mère va suivre, et c’est le neveu du petit Claude qui monte sur le trône. Caligula, pas très sympa, il n’a pas le temps de finir son quinquennat avant de se faire trucider lui aussi. Oups, plus d’héritier ! Alors c’est l’idiot de la famille qu'on sort du placard. Porté par des hauts-fonctionnaires de l’empire qui ont besoin d’un nouveau pantin pour sauvegarder leurs intérêts.
Voilà ce qui reste de Claude dans les livres d’histoire. Tacite, Sénèque et autres best-sellers de l’antiquité ne l’ont pas non plus épargné, “Il était versé dans les bonnes lettres, maladif, craintif, luxurieux et ivrogne…” Une sale réputation qui le suit encore aujourd’hui. En témoigne des extraits de films présentés à l’entrée de l’exposition où on découvre un obèse à la voix nasillarde, un maladroit qui se cogne aux portes. Ou encore un idiot qui se cache derrière les rideaux pour échapper à ceux qui veulent le couronner, “Pitié je ne veux pas être empereur !”.
Mais ça c’était avant qu’un groupe d’archéologues et d’historiens ne décident de s’occuper de son cas. En menant une minutieuse enquête pour réhabiliter cet empereur bafoué par la postérité.
Leur conclusion : d’abord il n’était pas bête, au contraire. Plutôt intello, littéraire, il connaît son Homère sur le bout des doigts. Des bouquins il va même en écrire : une “Histoire de Carthage” en huit volumes notamment, “Rien que ça !” s’exclame un éminent prof d’histoire romaine de la Sorbonne qui raconte cet empereur atypique dans une vidéo. Alors que dans l’ombre, il prépare sa petite révolution : une réforme de l’orthographe ! En ajoutant trois nouvelles lettres à l’alphabet latin, comme en témoigne certains vestiges.
Après son accession surprise au pouvoir en 41, il comprend rapidement qu’il lui faut se construire une légitimité ! Alors le petit Claude prend la pose devant les meilleurs artistes “contemporains”. Statues et bustes en marbre blanc, camées finement sculptés, pièces d’or à son effigie... Il va imposer son image dans tout l’empire.
Et il sait aussi tenir ses rivaux à distance. Ainsi, quand un agitateur qui se fait appeler Jésus Christ provoque des émeutes à Rome, il s’empresse de chasser ces "gilets jaunes" de la capitale...
Puis comme tout bon dictateur, éclairé ou non, il décide de laisser une trace architecturale en lançant la construction d’un port gigantesque à Ostie, le plus grand du monde romain. Dont cette expo présente des reconstitutions virtuelles assez bluffantes.
Il ne va pas s’arrêter là. Pour accroître encore son prestige il lui manque une victoire militaire, si possible sanglante. Les irréductibles gaulois sont déjà matés, alors il se lance à l’assaut d’autres rebelles : les Anglais ! Un exploit, qui le propulse très haut dans les sondages. Avec l’organisation d’un grand défilé militaire et l’édification d’un Arc de Triomphe dont subsiste quelques très beaux reliefs sculptés prêtés aux Beaux-Arts par plusieurs musées européens.
Mais ce n’est pas tout ! Car ce fou de littérature qui a lu tous les grands textes de son époque va impulser des réformes très innovantes. D’abord, il est le premier à confier des postes importants de l’Etat à des citoyens qui ne sont pas issus de l’aristocratie, notamment des esclaves affranchis. Claude, empereur de gauche ? En tout cas il provoque un scandale parmi les vieux conservateurs du Sénat romain. Qu’il défiera une seconde fois en 48 lors d'un discours choc qui va provoquer le buzz où il se bat pour que les “élus” des provinces gauloises puissent accéder aux magistratures romaines. Un monument commémore cet événement : la fameuse Table Claudienne, imposantes plaques de bronze gravées, retrouvées à Lyon sur la colline de la Croix-Rousse.
Un sacré personnage ce Claude, étonnant comme cette exposition claire et pertinente grâce à un parcours chronologique organisé en chapitres. Avec une centaine d’œuvres qui retracent sa naissance lyonnaise, sa jeunesse érudite, sa famille compliquée, son arrivée rocambolesque au pouvoir et son règne magistral. On ne se méfie jamais assez des petits gros, moches et froussards… Surtout quand c’est des intellos !

“Claude, un empereur au destin singulier” au Musée des Beaux-Arts jusqu’au 4 mars.