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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Partir c’est ne jamais revenir»

Tribune. Abdelwaheb Sefsaf présente sa dernière création au Théâtre Astrée. Un récit intime sur son retour en Algérie dans les années 80.

«Depuis que je suis père de famille, j’ai besoin d’éclaircir des zones d’ombre, notamment sur mon identité, moi qui suis un «immigré de deuxième génération». L’histoire de «Si loin si proche» est donc très personnelle. 

Dans les années 80, les immigrés maghrébins comme mes parents étaient incités à rentrer dans leur pays. On leur donnait même une prime ! J’avais envie de raconter ce retour en Algérie qui se soldera par un échec cuisant. Un drame pour mes parents car ce périple leur avait couté cher. Malgré tout, j’en garde un souvenir incroyable. On était onze, entassés dans une estafette. Mon père avait fait rajouter un siège par un ami soudeur mais il était trop étroit. La corvée c’était de se retrouver assis sur ce tape cul ! Epouvantable, mais on ne disait rien car il était très fier de son installation. Puis le moteur a lâché et on a du attendre dix jours une pièce détachée sur un parking ! On était en plein désert, 150 degrés à l’ombre… Mais pour nous, enfants, une sacrée aventure, l’impression d’être dans un western, on s’inventait des histoires… Sous le regard dépité de mes parents. 

Mais au fond de nous, on savait que ce retour au pays ne serait pas facile. Mon frère ainé avait d’ailleurs joué les éclaireurs. Après avoir obtenu son bac, il est parti en Algérie passer un diplôme d’ingénieur. Il a rencontré sa future femme. Mais son mariage n’a pas duré, notamment à cause d’un écart culturel trop important. 

Je sentais aussi cette différence quand on retournait en Algérie l’été. On avait des petites voitures pour jouer, alors que les autres enfants n’avaient qu’un morceau de fil de fer tordu. Ça peut paraitre anecdotique mais ça entretenait un mythe : celui d’une France prodigue.

C’est la première fois que je conçois un spectacle aussi intime. Avant, la pudeur m’en empêchait. Je n’avais certainement pas le recul nécessaire. Mes enfants ont été un élément moteur. Ils ont l’âge que j’avais au moment de ce périple, entre 6 et 10 ans. Aujourd’hui, j’ai envie de leur transmettre cette histoire. Parce que j’ai moi-même souffert d’un manque de communication. Quand mes parents se sont rendus compte qu’on ne vivrai plus jamais en Algérie, on n’en a pas parlé. On est tous rentrés en France et repris notre vie. Je pense que ces non-dits ont fait du mal aux enfants de ma génération. Personnellement, j’ai mis longtemps avant de retourner en Algérie, jusqu’à la naissance de mon premier fils. Et aujourd’hui, quand on y va, c’est à la demande de nos enfants. Des petits «français de deuxième génération» qui ont besoin de renouer avec leurs origines, sans douleur.

Ce récit résonne évidemment avec la crise des migrants. Le problème ce n’est pas le nombre de personne qu’on accueille. Mais la façon dont on gère cet accueil. Il est indispensable, par exemple, que ces réfugiés puissent apprendre le français. Dans les années 70-80, les mères maghrébines ont débarqué en France sans parler la langue. Ce qui les condamnaient à rester entre-elles, à ne pas accéder au marché du travail… On leur demandait d’élever des citoyens français alors qu’elles n’avaient pas les codes de cette société ! 

Aujourd’hui, on reproduit les mêmes erreurs en considérant que ces migrants sont de passage. Mais il faut leur dire la vérité : partir c’est ne jamais revenir. C’est le message que je veux faire passer dans ce spectacle. Il faut considérer que ceux qui arrivent sont les Français du futur. Si on ne veut pas générer des problèmes, il faut prendre conscience que l’immigration est un enrichissement mais qui doit être accompagné. 

J’ai écrit ce spectacle pour ceux qui ont connu ce déracinement. Mais aussi pour tous ceux qui en ont été témoins. Et plus généralement pour les Français qui ont besoin de comprendre la société dans laquelle ils vivent. Une société métissée. Avec toutes les problématiques que cela entraine. Je veux leur donner quelques clés de compréhension, pas de façon théorique, mais à travers le théâtre et la musique. Un sujet grave mais sur un ton léger et humoristique. J’aimerai beaucoup que des immigrés osent pousser les portes d’un théâtre. Un lieu où on parle des problèmes du quotidien, simplement. C’est en tout cas mon combat. Rendre la complexité accessible à tous. Pour que le théâtre ne soit plus réservé à une élite.»

«Si loin si proche» au Théâtre Astrée le 21 novembre. Création d’Abdel Sefsaf mis en scène avec Marion Guerrero. Musiques composées par le groupe Aligator. Durée : 1h20.