0
Plateforme pour la culture / Lyon-région

Alors que Lyon fête aujourd’hui les 20 ans de l’inscription de son centre-ville au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, l’architecte-urbanisme Jean-Paul Dumontier dresse un bilan. Pas vraiment positif. Interview.

«Plus d’image et moins de convivialité»

Quel est aujourd’hui l’étendue de ce périmètre UNESCO ?
Jean-Paul Dumontier : C’est Régis Neyret, le président de l’association Renaissance du Vieux Lyon, qui a pris l’initiative de demander dans les années 90 à l’UNESCO ce classement au patrimoine mondial de l’humanité. Il avait limité sa demande à trois quartiers : Saint Paul, Saint Jean et Saint Georges qu’il avait sauvé alors que Louis Pradel, l’ancien maire de Lyon, voulait tout détruire pour faire passer une voie rapide à travers ce secteur historique où certaines maisons ont été construites au Moyen Age. Mais les experts de l’UNESCO ont élargi ce périmètre à la Presqu’île c’est-à-dire les quartiers Ainay, Bellecour et Cordeliers mais aussi aux pentes de la Croix Rousse-ainsi qu’à la partie romaine de Fourvière et à la rive droite du Rhône.
Pourquoi l’UNESCO a élargi ce périmètre ?
L’idée était d’en faire un modèle d’évolution historique d’une ville. De l’époque romaine jusqu’à nos jours. En passant, d’Ouest en Est, par le Moyen Age et la Renaissance avec le Vieux Lyon, puis au 18-19ème avec la Presqu’ile, jusqu’au contemporain avec la Part Dieu. Un territoire où sont représentées toutes les grandes périodes de l’architecture urbaine. Soit au total 478 hectares. Un immense territoire, ce qui fait de ce classement une exception urbaine dans le monde, en dehors de quelques villes emblématiques comme Venise.
Ce territoire a été étendu aux cours des 20 ans ?
Non, mais l’UNESCO vient de mettre en place une zone de protection de ce périmètre : la rive gauche du Rhône, Perrache et quelques parcelles sur les pentes de la Croix Rousse et de Fourvière. Ce qui évitera certaines aberrations à la limite de ce périmètre classé.
Au terme de ces 20 ans, quel bilan tirer de ce label UNESCO ?
Une mise en valeur de la ville car l’UNESCO lui a accordée un label prestigieux. Cela a été très positif pour l’image de Lyon dans le monde. Comme pour le Mont-Saint Michel ou le Grand Canyon. La première conséquence a été de favoriser le tourisme international. En attirant des millions de visiteurs.
Ce classement a permis de financer des opérations de réhabilitation ?
En fait, quand l’UNESCO classe un site, cette institution n’impose rien, ne finance rien et ne protège pas. Mais incite seulement à faire mieux. La protection relève du ministère de la Culture qui classe tel ou tel monument en monument historique. Alors que le financement pour réhabiliter ou rénover relève des collectivités territoriales ou de l’Etat. Donc concrètement, pour Lyon, ce classement n’a apporté qu’une meilleure visibilité dans le monde. Ce qui n’est pas négligeable.
L’Etat et les collectivités territoriales ont-elles lancé des opérations de réhabilitation ?
Non il n’y a eu aucune opération majeure pendant ces 20 ans. A part quelques opérations limitées comme les Cordeliers, le Palais de Justice, les quais du Rhône… On a beaucoup plus investi dans le quartier de la Confluence que dans le périmètre UNESCO.
Mais il y a quand même la rénovation de l’Hôtel Dieu !
On aurait quand même pu faire autre chose à l’Hotel Dieu qu’un centre commercial de luxe dont la plupart des Lyonnais se sentent exclus, notamment les plus modestes. On aurait pu concevoir une réhabilitation moins radicale, moins moderne, moins glaciale. Car cette rénovation de standing a brisé l’histoire de cet Hôpital de la Charité qui accueillait les pauvres, les vieux, les malades… On aurait pu réaliser un lieu de vie qui rende hommage aux vraies valeurs lyonnaises. Un lieu de solidarité, d’humanisme avec des associations, des ONG. Le risque c’est que ce nouvel Hôtel Dieu contribue à faire de Lyon une réserve à touristes.
A qui a profité ce label UNESCO ?
Tout le monde se félicite, notamment certains élus. Mais ce label a essentiellement profité aux hôtels, aux restaurants et aux boutiques. Avec un afflux important de touristes dont le nombre a progressé de façon spectaculaire en 20 ans. Cela a sans doute profité également à certaines grandes entreprises qui ont bénéficié de cette image UNESCO. Mais il y a le revers de la médaille. En 20 ans, la ville s’est figée.
Pourquoi affirmez-vous que Lyon s’est figée ?
Parce que l’effet UNESCO a mis le centre-ville sous cloche. En bloquant toute innovation. Les contraintes sont aujourd’hui tellement nombreuses qu’on ne peut plus rien construire, rien faire évoluer, pas même changer la moindre fenêtre ! Et ça devient compliqué d’expérimenter, d’imaginer, d’innover…
Il y a quand même eu de nouvelles constructions dans le périmètre UNESCO !
La seule exception c’est le Grand Bazar avec un bâtiment tout en verre construit par Jean-Pierre Buffi. Ce qui a ailleurs provoqué des levées de boucliers car on touchait à l’homogénéité du centre-ville qui vieillit, comme d’autres grandes villes. D’où un risque de muséification du centre-ville. Lyon bouge à l’extérieur, se développe, se modernise mais pas l’intérieur du périmètre UNESCO où on se contente de valoriser l’historique. Quand on est trop protecteur, on finit par tout paralyser. Même si les conservateurs sont ravis car ils préfèrent une ville qui ne bouge plus. Avec une centre-ville sanctuarisé.
Mais c’est étonnant cette réaction d’un défenseur du patrimoine comme vous ?
Je suis architecte et urbaniste, et au terme d’une longue expérience, je suis convaincu qu’il faut inventer des villes qui se transforment et qui se développent. Car une ville doit être vivante ! Comme Florence où la modernité coexiste avec l’histoire.
Mais reconnaissez qu’en 20 ans, la ville s’est transformée !
C’était vrai, il y a 20 ans, Lyon était encore une ville grise, fermée… Et ce label UNESCO a été une ouverture fantastique. Mais pour qui ? Pas pour la plupart des Lyonnais ! Les plus jeunes, les plus modestes et les classes moyennes ont été obligés de partir en périphérie. Pour une raison simple : le prix du m2 a augmenté de plus de 200% en 20 ans. Notamment parce que ces immeubles anciens et prestigieux ont pris de la valeur. D’où une gentrification du centre-ville qui est désormais réservé aux gens les plus aisés. En plus, cela a eu un effet d’entrainement dans les autres quartiers.
Le risque c’est qu’à terme plus personne n’habitera dans le centre de Lyon qui deviendra une sorte de musée, réservé à des touristes et des gens aisés.
Quelles sont vos propositions ?
Il faut assouplir les contraintes. Pour que la ville ancienne puisse s’ouvrir à la modernité. Notamment aux nouvelles technologie, aux nouvelles mobilités… Il faut lui redonner un élan. Il faut rajeunir cette ville, qu’elle revienne à la vie… Et ne pas tout miser sur l’image. D’autant que l’image est fragile, le moindre événement peut tout faire basculer.
Des exemples concrets ?
Aujourd’hui la plupart des traboules sont verrouillées par des digicodes car les habitants ne veulent plus être envahis par les touristes. Alors qu’il y a 20 ans toutes les traboules étaient ouvertes. Et on peut les comprendre, le centre-ville est quasi bloqué, notamment le week end, par les touristes et les visiteurs venus de l’extérieur. Un fleuve humain qui déambule dans un centre-ville animé mais qui n’est pas vivant car il n’est plus habité. Pourquoi avoir construit une ville sur ce modèle centralisé aujourd’hui dépassé ?
Autre exemple le 8 décembre c’était une fête des Lyonnais avec des lumignons, des vraies rencontres, une chaleur.… Une lumière ! C’est devenu un événement touristique ultra sécurisé qui attire un million de personnes en quelques jours. Un grand spectacle, une grande bousculade touristique où sont mis en valeur toujours les mêmes monuments.
Quelle est la solution ?
Il y a une réflexion d’ensemble à mener pour inventer l’avenir de Lyon. Pour réinventer la ville. En absorbant les conneries des années 60 : autoroutes, voies rapides, voies ferrées… L’époque du tout voiture est révolue. Il faut digérer ces infrastructures en les urbanisant. De grandes villes européennes ont réalisé cette démarche comme Barcelone en reconstruisant par dessus des axes de circulation bruyants et polluants, des immeubles et jardins… Comme le périphérique de Berlin, le ring.
Regrettez-vous ce label UNESCO ?
Non, car sinon le centre-ville aurait été en partie saccagé. Mais ce label a imposé un regard conservateur, rigide. Tout sauf dynamique. Il faut renouer avec une… urbanité. Notion difficile à définir. Le bruit, l’odeur, les couleurs, l’ambiance… C’est un ensemble qui rend la ville agréable à vivre pour les sens. Car Lyon est devenue une ville agréable à voir mais beaucoup moins agréable à vivre. Beaucoup d’image, beaucoup moins de convivialité.
Comment voyez-vous Lyon dans 20 ans ?
Dans 20 ans, le risque c’est qu’une partie du centre de Lyon se transforme en une sorte de parc d’attraction. Ce qui me semble incompatible avec l’esprit lyonnais, car il y a une culture, des valeurs, une histoire… Et les Lyonnais finiront par se rebeller car leur ville deviendra invivable.
Concrètement quelles pistes suggérez-vous ?
Moi je pense qu’il faut impulser plus d’humanité dans la ville, plus de convivialité, plus de créativité… Une ville à vivre. Et pour ça, il faut laisser les citoyens s’approprier des lieux, qu’ils les occupent et les fassent vivre. C’est le message provocateur, au bon sens du terme, que vient d’envoyer la dernière biennale d’architecture de Venise. J’y suis allé et j’ai découvert des projets très interessants et prometteurs. A Lyon de s’inscrire dans cette mouvance qui me semble irréversible. On ne peut plus construire une ville pour un système qui n’a qu’un objectif : gagner toujours plus de fric et que cela profite à une minorité. Mais une ville agréable à vivre pour tous. Une ville agréable, verte, vivante.

Propos recueillis par Philippe Brunet-Lecomte