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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Révélations d'un fou de Dieu

Célèbre pour avoir ressuscité l’église Sainte Blandine à Lyon avec le groupe pop-rock Glorious, David Gréa raconte dans un livre sa vie de prêtre et comment il a été «viré» parce qu’il est tombé amoureux. Saisissant.

«Il y a quelques temps, j’ai commencé à construire une relation avec une femme…» 19 février 2017, le matin. Eglise Sainte Blandine dans le quartier de la Confluence au coeur de la Presqu’ile lyonnaise. Messe du dimanche. Il y a foule. Mais pour la première fois depuis des années, le curé aux yeux bleus lumineux est absent. Un envoyé du cardinal Barbarin lit le dernier message que ce jeune prêtre adresse à ses fidèles… Sincère, douloureux. Puis le prélat tente de dédramatiser : «La perfection n’est pas de ce monde». Totalement à coté de la plaque. Frisson dans l’assemblée. Entre accablement et colère. Tout au long de la cérémonie, on sent l’émotion, notamment des jeunes, soulignée par un final magistral quand Glorious lance son fameux «Notre Père» pop rock qui cartonne sur le net. Accompagné d’une chorale d’adolescents déchainés. Hommage à leur père Gréa qui, avec eux, a fait de cette église un lieu culte. Entre cris et larmes, tout le monde se lève alors pour David. «Tu seras éternellement notre ami», lanceront les deux leaders du groupe visiblement sous le choc.
Episode vécue. Pas dans ce livre, évidemment.
La fin d’une belle aventure. Impossible de ne pas sentir ce jour-là, la force de ce David Gréa qui vient alors de se faire «réduire à l’état laïque» par un tribunal ecclésiastique. Parce qu’il est amoureux et qu’il a décidé de se marier.
Un an plus tard. Le renégat raconte ses dix sept années où il a tenté de secouer la communauté catho. 300 pages à peine, où il dit tout. Un style. Une flamme. De ses premiers pas vers une foi ardente jusqu’à son tête-à-tête avec le Pape pour tenter de le convaincre.
Sacré personnage. Une tête d’ange et une volonté diabolique. Direct, ouvert, charismatique, il ose tout. Et ça commence dès son apprentissage. Etudiant en philosophie, il veut devenir éducateur pour aider «les jeunes égarés» à sen sortir. Marqué par un livre de Guy Gilbert, le fameux curé des loubards. Très engagé dans différentes associations qui militent en faveur des pauvres, des migrants, des prostituées… Mais il hésite à devenir prêtre. Une petite copine. De quoi douter, déjà, de la pertinence du célibat qui contribue à un «déséquilibre» profond dans la vie de ceux qui doivent se soumettre à cet interdit. Mais sa «vocation» l’entraine. Il se retrouve au séminaire du Prado. Le supérieur manque de respect aux novices, les juge durement et s’introduit dans leur vie intime. Il s’insurge, alerte l’archevêque avant d’obtenir la tête de cet homme «détestable». Et d’être lui même muté au fin fond de la Creuse ! Un long chemin avant d’être ordonné prêtre. Après un passage initiatique à Villeurbanne et une thèse de théologie, il se retrouve curé de la très bourgeoise abbaye d’Ainay ! Mais là, il impose sa méthode toujours innovante, en organisant, par exemple, des quêtes de cartes de crédit. Puis un jour, il tombe sur un jeune musicien qui, avec son frère, a monté un groupe qui chante chrétien. Le duo piétine. Il arrive à les convaincre de se baser dans sa paroisse. Et cette petite bande va lui permettre de se remettre en cause. Succès rapide. Avec eux, le père Gréa attire les foules. Nommé à Sainte Blandine, il va alors faire des miracles en réveillant cette paroisse endormie. Sa première décision, «ouvrir les portes» de cette église toute la journée, poser une moquette, installer des canapés… Puis il organise des déjeuners, des rencontres, des week-ends… Et crée «une maison des familles» avec un restaurant qui se désemplit pas. Il arrive à convaincre des chefs d’entreprise de financer ses différents projets, par exemple l’industriel Louis Nicollin, président du club de foot de Montpellier, aujourd’hui disparu. Un patron réputé brutal et grossier mais «étonnant», précise-t-il en vantant «sa sensibilité et son intelligence». Mais David Gréa tend aussi la main aux non-croyants et aux croyants des autres religions. Alors que ses messes sont de véritables shows sur le modèle des pasteurs américains, notamment Rick Warren. «Etre dans la joie et non pas dans le devoir». Une dynamique spectaculaire. Il célèbre une messe de Noël à la patinoire du cours Charlemagne avec des milliers de fidèles conquis. Et autant dehors.
Entouré d‘une équipe très motivée, il se bat pour inventer des alternatives. Et quand il se retrouve dans une impasse, il va voir ce qui se passe ailleurs : Londres, Le Caire, Los Angeles… Son credo : être actif tout en restant cohérent. Et surtout impliquer ces fidèles qu’il estime trop spectateurs.
Les autorités religieuses regardent tout ça d’un air suspicieux. Mais on le laisse faire. Les églises se vident, lui remplit la sienne.
Pourtant cet hyperactif avoue sa solitude. Une petite amourette, il décide de se lancer dans une psychanalyse. Et de prendre un nouveau conseiller spirituel. Mais ça ne suffit pas. Manque «l’essentiel», avoue ce passionné : «partager» dans l’intimité ce qu’il vit. Il interpelle alors Barbarin sur le célibat. «Une croix», lui répond l’archevêque qui tente de le convaincre de la porter sans fléchir en comptant sur «la grâce», une sorte de miracle personnel. Mais ce jeune curé n’est pas convaincu. «Une conception de la vie chrétienne qui m’est étrangère». D’autant qu’il estime que cette abstinence donne aux prêtres un image sacralisée. Alors que lui veut être à hauteur d’homme, sur le terrain. Cependant, il continue à s’investir, toujours à fond. En utilisant avec talent les réseaux sociaux. Comme ce jour où il pose en souriant sur Facebook avec un sabre laser à l’occasion de la sortie de Star Wars. Avec cette petite phrase : «Je suis ton père». En ajoutant : «La vraie force c’est le Saint Esprit». Ce qui provoque un énorme buzz ! A ceux qui lui reproche son jeu médiatique, il explique en douceur que c’est simplement «une autre manière de s’adresser aux gens».
Ce qui va stopper l’irrésistible ascension de cette star de l’église lyonnaise, c’est Magalie. Jeune protestante. Mais une foi très vive, comme lui. Lentement, ils s’apprivoisent. Les rumeurs commencent à circuler. Il est convoqué à l’archevêché. Et fidèle à sa légendaire franchise, il affiche sa liaison et son intention de se marier. En demandant à l’archevêque de lui faire rencontrer le pape pour le convaincre. Car il ne veut pas quitter l’église mais au contraire la faire évoluer. Celui qui s’est glissé dans la peau de Dark Vador obtient un rendez-vous avec «le représentant de Dieu sur terre» !
«Vous êtes prêtre ?», lui demande un garde suisse alors qu’il se présente à Rome. Une demie-heure de tête-à-tête où François l’interroge longuement. Extrait : «Le célibat contribue à faire du prêtre un homme extraordinaire, supérieur et qu’on met souvent au centre de l’Eglise quand on devrait y placer Jésus», murmure-t-il au pape qui approuve en quelques mots. «C’est ça le cléricalisme». En lui avouant qu’il est, comme lui, convaincu que le célibat n’est pas une solution. Mais qu’au sein de l’Eglise les résistances sont fortes : «Beaucoup de gens prient pour moi, mais beaucoup de gens prient aussi contre moi». Et il va même lui accorder sur le champ une deuxième audience pour recevoir sa fiancée. Le rebelle va alors lui demander, avec un certain culot, de le transférer chez les catholiques orientaux où officient des prêtres mariés. Le Pape semble hésiter, lui demande de trouver «un chemin» et pas simplement «une solution». Puis il s’étonne que Barbarin ne prenne pas lui même ses responsabilités. Avant de conclure : «Pries pour moi».
Un moment fort dans ce livre d’une grande simplicité où David Gréa n’hésite pas à balancer tranquillement l’hypocrisie et les petites manœuvres de sa hiérarchie qui exige de lui «un temps de méditation», loin de Sainte Blandine et de Magalie. Puis tout à coup, il est convoqué devant un tribunal en estimant qu’il fait «scandale» sur le web où son aventure est dénoncée par quelques sites intégristes. Etrange, alors que les affaires de pédophilie interpellent l’Eglise particulièrement à Lyon.
L’accusé raconte son procès à huis-clos où ses juges exigent d’abord que tout cela reste «confidentiel». Mais il refuse. En se battant pied-à-pied pour démontrer qu’aucun texte fondamental exige le célibat. Ils vont jusqu'à demander à ce jeune marié de divorcer ! «C’était joué d’avance», conclut-il en sortant du tribunal. David Gréa se retrouve à la rue. Pole Emploi. Pas d’indemnité de licenciement, bien sûr. Et une femme enceinte. Nouvelle vie très spartiate pour le dissident. Et un petit Léon qui apparait, «symbole de force et de courage». Il va lui en falloir pour ne pas finir en enfer.
Un livre vrai à lire en écoutant les tubes un peu allumés de Glorious !

Philippe Brunet Lecomte

«Une vie nouvelle, prêtre, marié, heureux» aux éditions Les Arènes, 291 pages.