0
Plateforme pour la culture / Lyon-région

Michel Kelemenis présente, avec cette tribune, son «Rock&Goal». Un spectacle familial qui associe danse et sport à partir de son expérience personnelle. A découvrir au Pôle en Scènes de Bron le 16 janvier.

«Rêver devant la danse»

«Avant de danser, j’étais gymnaste. Je ne suis pas certain d'avoir toujours aimé ce sport, sans doute à cause de la notion de compétition. Mais je lui rends grâce de m'avoir préparé à la danse. Ma rencontre avec la danse a eu lieu au lycée. Je dois à l'insistance d'une camarade de classe d'avoir suivi un premier atelier durant lequel les savoirs acquis par la pratique de la gymnastique, entre 9 et 17 ans, se sont trouvés transposés sereinement, quasi immédiatement. J'ai aussitôt ressenti que s'ouvrait un espace d’immense liberté. Devenu danseur puis chorégraphe, je me suis souvenu de cette anecdote et l’ai trouvée intéressante à développer pour un spectacle à l’adresse des familles : en appui sur le parcours d’un sportif qui devient danseur, «Rock&Goal» trace une métaphore de la réalisation de soi à travers l’Art. Au fil de la pièce, une transformation s’opère, qui s’appuie sur l’évocation de valeurs communes aux deux pratiques : l’engagement, l’effort, la fatigue, le doute, l’échec, mais aussi le jeu, la solidarité, la joie, le dépassement de soi, la réussite…

Le spectacle «Rock&Goal» met en scène quatre personnages, qui se précisent chacun à travers un solo évoquant un sport. Les enfants en interrogeront les références auprès des adultes qui les guident : David (Carradine) aime le Kung fu, Serena (Williams) le tennis, Lizzie le base ball (deux Lizzie ont marqué ce sport au féminin), et Elliott la gymnastique (en pensée pour le très beau film Billy Elliott, l’enfant qui veut devenir danseur)… Il suffit d’un geste à un·e danseur·se pour évoquer un sport. Aussi, l’énumération de toutes les pratiques abordées par le spectacle est longue : la décomposition d'un appel de basketteur au bas du panier, la spirale d'un lanceur de poids, le dandiné d'un marcheur de vitesse… Certains sports comme la boxe ou le rugby inspirent par la situation spatiale, ou les rapports entre l'individu et le groupe. Mais finalement, l’énumération olympique des pratiques que traversent à toute berzingue ces quatre interprètes pétillants apparaît comme un sport de plus, auquel enfants et parents s’essaient toujours avec jubilation…
Progressivement et de la même façon, se glissent des références à la culture de la danse dans la diversité des genres ou des œuvres : le ballet, les danses de salon, la ronde de Matisse, le port de bras éthéré du Spectre de la rose par Nijinski, la fluidité contemporaine de Pina Bausch, une image subliminale de Carolyn Carlson…

Le personnage d’Elliott se développe au gré de séquences qui commencent toutes par une évocation de l’univers sportif. Systématiquement, Elliott se décale des autres, avec humour et poésie. Il rêve, imagine, croise, essaie, rencontre, compare, pour finalement choisir la danse… Il fallait inventer des scènes et des rythmes différents. Le travail avec les interprètes a été de trouver comment rendre lisible le glissement du système de référence de l’univers du sport à celui de la danse, comment faire évoluer les gestes progressivement, pour atteindre et révéler un point de libération du mouvement.

En scène, à côté des danseur·se·s, peu de choses suffisent à raconter beaucoup. Des rideaux affichent des couleurs différentes pour évoquer des lieux différents. Trois petits plateaux de hauteurs complémentaires reconfigurent l’espace. Quelques accessoires sportifs précisent des sports mis en scène en même temps qu’ils permettent de les détourner plus facilement. Les vêtements sont simples et frais, sans connotation appuyée. La bande son, très riche, traverse différents genres musicaux, délivrant ses citations du monde de la danse ou de celui du sport, des musiques «pop ludique», mais aussi quelques sonorités d’instruments rares ou des écritures d’aujourd’hui.

Je suis persuadé que la rencontre avec l'Art de la danse revêt une dimension éducative qui, par ailleurs, ne nécessite pas d'être érudit. Les enfants n'ont pas besoin d'explication pour rêver devant la danse. En revanche la mettre en mot est particulièrement ardu, pour tous. Aussi, créer des fables autour de personnages malicieux et de sujets choisis pour être à la croisée de tous les âges est une manière de m'adresser très directement -et en priorité- aux adultes qui accompagnent les enfants. L'idée est de permettre à chacun de trouver, de là où il se trouve, un point d'entrée pour se souvenir de moments du spectacle, car j'ai la conviction que le goût se cultive dans le souvenir. Ainsi, je compte sur les grands pour discuter ensuite avec les petits. Pour moi, l’intérêt de se rendre en famille au spectacle est aussi simple que crucial : il s’agit, l’air de rien, dans un moment partagé de plaisir, de se faire une culture commune, d’égal à égal face à la découverte. 

Il y a quelque chose de grisant à travailler dans la pensée des enfants. J’aime l’état de liberté décomplexée qu’ils m’offrent. Alors que le monde contemporain est dur et qu’ils en témoignent quotidiennement, je ressens le besoin de leur envoyer un message positif de vie, de les faire rire avec la belle histoire de la réalisation de soi par l’acte de la création : l’hymne qu’entonne pour eux «Rock&Goal» sacre le geste dansé en l’élevant au statut de trophée.»

Michel Kelemenis, chorégraphe