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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Salvayre à l’envers !

Quand Lydie Salvayre présente son «Marcher jusqu’au soir», on comprend que c’est un hommage au sculpteur Giacometti et à son immense modestie. Pas si simple. Dans ce livre surgit Picasso, le génie crapule. Mais aussi quelques fantômes.

On va commettre un sacrilège littéraire. Après avoir refermé ce livre, un seul conseil : il faut commencer à la page 200 et lire les dix autres qui suivent. Les dernières. Car ces pages suggèrent le contraire du plaidoyer magistral de Lydie Salvayre tout au long de cette balade immobile : une nuit au Musée Picasso, sur un lit de camp, où elle célèbre le contraire de cet artiste spectaculaire, confronté le temps d’une exposition au modeste Giacometti. 

C’est tout le danger d’un livre qui, comme un tableau, s’expose aux commentaires des crétins et des «gredins». 

Voilà donc une lecture dangereuse de ce superbe petit livre qui, au coeur de la canicule, a déjà le mérite de se dérouler la nuit. A l’ombre donc. Essentiel à une époque où tout est mis en lumière de façon violente, sans nuances. Alors qu’avec «Marcher jusqu’au soir», on pénètre dans une intimité fragile. Celle d’une femme qui passe un cap, l’âge de raison. L’ombre de la mort à ses trousses. Et qui fait surgir deux fantômes, son père terrible et un autre contraire, Bernard, son amoureux, tout en douceur.

Pour être à peu près honnête, il y a avait un indice. Frappant. Une phrase page 123 : «Giacometti voyait peut-être dans ses échecs une forme d’élégance aristocratique dans un monde où la gagne la plus vulgaire commençait déjà à prévaloir sur tout le reste». 

Une immense modestie pour voiler un immense orgueil ? 

Petit intermède avant cette lecture décalée pour évoquer le style Salvayre. A la fois travaillé, construit, académique presque. Et en même temps, comme dirait l’autre, tout à-coup, elle s’affranchit des règles. Une abréviation insolite, un mot clandestin, un rythme surprenant… Double langage qui fait le charme de son écriture. Cette fille d’immigrée montre qu’elle sait faire pour légitimer son insolence. Superbe métissage.   

Un intermède pas tout à fait innocent ! 

Retour à l’essentiel. Page 210, donc. Après une nuit chez Picasso et une plaidoirie passionnée pour son contraire, Giacometti, elle revient au musée pour une expo, «Picasso érotique». On s’attend au pire. Pas du tout justement.

«Aux murs des visages et des corps de femmes traversés par une vitalité rayonnante et que Picasso traçait, semble-t-il, en quelques gestes, sans peine, alla prima, porté par un élan qui était l’exact contraire de l’horrible travail, et vite parce que le temps était un furieux qu’il lui fallait, aussi, vaincre».

On sent quelques réticences, semble-il, mais elle craque : «Il les peignait d’un mouvement qui ne tremblait pas, d’un mouvement affirmé, amoureux, conquérant et d’une aisance presque divine. Il les peignait à la barbe des tâcherons et besogneux de l’art de tous poils qui sont, de tous, les plus à plaindre. Pensait-il à Giacometti, son immense rival ?». 

Alors il faut revenir quelques lignes en arrière : «Jouir pour Picasso c’était gagner sur la mort. Car Picasso voulait gagner sur la mort qu’il tenait dans un mépris total. Et cela me plaisait. Il disait La mort est inadmissible. La mort n’est en rien une aventure, c’est une mauvaise rencontre qui finit toujours mal. Et ça me plaisait. Cela me fortifiait…». Et puis elle craque : «En ouvrant ses yeux, Picasso, en quelque sorte, nous obligeait à notre tour à ouvrir les yeux».

Un aveu, semble-t-il, non ? D’autant que Lydie Salvayre est sous le charme de la «joie des visiteurs», leur drôlerie, leur sourire… Et qu’elle même sort de cette expo «le coeur léger». Avant de conclure que «l’art ne peut changer le monde» mais qu’il peut «défier la mort» en exaltant «notre goût de l’impossible», en réveillant le «goût de l’inutile» dans un monde où règne «l’utile». Rêve et liberté, dit-elle, sans lesquels «il est impossible de vivre». 

Sans insulter l’immense Giacometti, il lui manque cette désinvolture joyeuse. L’homme marchant tête baissée vers son destin qui l’écrase. Alors que Picasso, lui, s’amuse comme un enfant. En rigolant de la mort. Ce qui crée ce lien magique avec les crétins et autres gredins que nous sommes. Pour en faire un génie universel. En ouvrant un chemin vers l’enfance pour renouer avec «la beauté des choses simples» que « nous ne savons pas voir». 

Et puisque Lydie Salvayre fait parler, parfois, ses deux personnages, en précisant qu’ils auraient pu le dire. Allons-y !  Voilà ce que ces deux grands artistes pour qui affronter le regard des autres a été douloureux, comme tous les artistes, auraient pensé de ce «Marcher jusqu’au soir» : «Il faut lire ce livre avec attention et respect. Un chemin douloureux qui impose un regard sur soi-même. Double évidement. Affiché et caché. Pour apprivoiser nos contradictions». 

Voilà pourquoi on peut lire Lydie Salvayre à l’endroit mais aussi à l’envers. 

«Marcher jusqu’au soir» de Lydie Salvayre aux éditions Stock, 211 pages. 

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