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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Présenté au Festival d’Avignon la tragédie de Sénèque, où s’affrontent deux frères pour le pouvoir, sera jouée cette saison à Lyon et Saint-Etienne. Un exploit du jeune et populaire Thomas Jolly.

«Thyeste» Spectaculaire tragédie du pouvoir

Cour d’honneur du Palais des Papes. Un crâne et une main gigantesques en bord de scène. Vêtu de blanc, bandeau rouge sur les yeux, un homme s’avance dans la pénombre. Silence percé des sifflements d’oiseaux. Il escalade lentement la vanité métallique. Un geste au sommet. Violons et choeurs, un air de requiem. Au sol, quelques silhouettes en robe banche courent, bondissent et gesticulent. Longs cheveux noirs, visages masqués. Lumière vive, éclairs et fumée. Tout à coup, un fantôme surgit, couronne et bras levé. Voix grave, armure scintillante de rayons verts.
«Qui, qui m’a arraché du fond des enfers ? Qui…»
«Avance ombre maudite», lance un voix de nul part alors que s’approche un autre monstre. Une Castafiore grotesque qui réclame «une vengeance pure, une nuit totale».
Quelques minutes à peine, mais le ton est donné. Spectaculaire.
Un texte formidable d’abord. Sénèque dans une belle traduction. Très moderne. Direct, simple, oral. Des mots, du rythme, du sens. De quoi résister à deux millénaires. «Regarde le soleil, il hésite. Va-t-il forcer le jour à marcher vers la mort ?» Plus de deux heures qui vont s’enchainer comme un série télé. Avec des séquences fortes. L’ouverture bien sûr, très visuelle. Mais aussi un «choeur» qui s’impose. Une jeune comédienne, micro en main, cheveux multicolores tirés en arrière, kilt écossais, teeshirt bleu et jaune. «Un roi est inébranlable, inaccessible, invulnérable…» Une gestuelle, des silences, un sourire puis un regard appuyé. Une fureur jamais surjouée pour raconter ce crime. Des mots là encore mais un tempo surtout, rap ancien venu des ténèbres. Une émotion. Superbe !
Un face-à-face saisissant aussi entre ces deux maudits qui se haïssent. Superbe scène où le coupable à genou pleurniche entouré de ses garnements rigolards qui finiront dans les flammes. L’un glacial et cynique, l’autre douloureux et brûlant. Atrée royal dans son bel habit orange, mains et bras couverts de pierreries qui proclame «L’amour sacré d’un frère, rien n’est plus cher». Alors que Thyeste, en hayons, barbu et sale «avance avec confiance dans les sables mouvants».
Un souverain impitoyable mais naïf qui tend la main à un renégat sans état d’âme. Mais derrière ces deux personnages, on sent toute la tromperie des apparences. Le dur ne sera pas forcément celui qui triomphe un instant dans l’horreur. Alors que son traitre de frère qui a conquis sa femme et lui a donné trois enfants, ne renonce pas au trône d’Argos. Seul, banni, mais prêt à tout pour exister. Tandis que le roi couronné par son père et bafoué par son jumeau, est désarmé. Tout le monde connait la fin. Banquet cannibale. Tabou suprême piétiné par ces deux enragés.
Alors Thomas Jolly peut se lâcher avec son Thyeste. Imaginer. Inverser les rôles, brutaliser un peu le scénario attendu. Et ne pas tout montrer pour suggérer, laisser planer un doute. «Qui pourrait dire ce qui s’est vraiment passé ? Les mots sont impuissants.» Une boucherie ponctuée par cet oracle, «l’avenir refusera d’y croire».
«Je suis l’égal du soleil», hurle l’assassin. Avant d’empoigner son ennemi et proférer au coeur de cette cour d’honneur : «J’aurai gaspillé mon crime si tu ne souffrais pas autant… Mais je sais pourquoi tu pleures, ce crime, je te l’ai volé !»
Le vert fluo des deux couronnes transperce l’obscurité et le rouge sang marque les figures, les mains, les tuniques.
On peut tout voir dans cette allégorie. Une tragédie familiale, la sauvagerie d’une époque… Mais difficile de ne pas saisir dans ce texte prémonitoire, un regard impitoyable sur cette comédie du pouvoir qui rend fou. Sénèque le stoïcien philosophe, qui a été le précepteur de Caligula et le conseiller de Néron, sait de quoi il parle ! Et Thomas Jolly l’escorte de façon magistrale.

«Thyeste» de Thomas Jolly. Durée : 2h30. A la Comédie de Saint-Etienne du 16 au 19 octobre. Et Aux Célestins du 12 au 16 février 2019.