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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Tous fous, c’est le minimum !

Le psychiatre Patrick Lemoine explore les coulisses du pouvoir à travers une analyse drôle et saisissante des hommes et des femmes politiques. En soulignant leurs fragilités qui fait leur force !

Un éminent psychiatre, ce Patrick Lemoine et en plus, il est Lyonnais et surtout très malin ! Une arme décisive pour aborder un sujet aussi sensible. 

Malin, parce qu’il refait l’histoire en se faufilant dans l’intimité des hommes de pouvoir, avec un alibi en béton : sa blouse banche. Un journaliste qui oserait faire ça, serait immédiatement relégué sur la planète «people», en se faisant traiter de «fouille merde» ! 

Mais lui, non. Il en ressort parfumé des lauriers dont on couronne les sages ! 

Il faut avouer qu’il a réalisé un sacré travail en plongeant dans une série de biographies qu’il a étudié minutieusement. Un regard de clinicien expérimenté qui analyse l’enfance de ces «monstres». Leurs origines, fondamental quand on est psy. Famille d’abord et avant tout, relations avec leur père et mère, souvent des fils et des filles de princes, de rois ou de dieux. De quoi marquer ces rejetons. Il met également en avant les évènements qui ont ponctué leur vie. Une séparation, un crime, un professeur, un amour, une amitié… 

Une façon de refaire l’histoire, ou du moins de la regarder sous un autre angle. Captivant ! D’autant que Patrick Lemoine écrit bien. Clair, simple, léger. De la finesse aussi, et surtout de l’humour. Une distance qui met tout en perspective, tranquillement. Bref, du métier.  

Et l’artiste a sélectionné seize figures emblématiques. Tous atteints de syndromes plus ou moins graves, parfois inquiétants. De Napoléon à De Gaulle jusqu’à César sans oublier Jeanne d’Arc, Louis XVI, Catherine II de Russie ou Churchill. Et, bien sur, deux incurables, Hitler et Staline. Et pas loin Robespierre. Chaque fois, il délivre son diagnostic et le traitement qu’il propose. 

Exemple, Staline : «Comme Hitler ! Sans hésiter, un internement d’office, de longue durée, dans une unité pour malades difficiles». Avant d’ajouter : «Et un traitement par anti-psychotiques injectables car il est probable qu’il recracherait aux toilettes ses médicaments».

Le chapitre consacré à Marie-Antoinette est très drôle. Tout en étant assez bienveillant. Une «joueuse et acheteuse compulsive» qu’il aurait placé sous tutelle en la confiant à «un addictologue comportementaliste». Plus admiratif pour Alexandre le Grand, «extraordinaire conquérant» formé par Aristote. «Le plus grand homme d’état de tous les temps» même s’il souligne son «alcoolisme compulsif». Très admiratif aussi du Général De Gaulle qu’il a rencontré enfant et auquel il ne trouve «aucune pathologie». En lui prescrivant simplement «une association de safran et de rhodiole» pour lui remonter le moral dans les périodes difficiles !

Un cas aussi ce Jules Cesar, une vie sexuelle très agitée alternant hommes et femmes, avec un final spectaculaire, «vingt trois coups de poignards dont au moins un fut donné par Brutus qu’il traitait comme son fils». Un régal pour la psychiatrie. Et un bon prétexte pour évoquer  longuement l’hubris, vertige qui guette toutes les célébrités au sommet «orgueil, démesure et prétention insolente». Mais il se soignait. Avec un esclave qui lui murmurait à l’oreille quand il défilait sur son char devant la foule en délire saluant ses exploit, «memento mori», n’oublie pas que tu vas mourir.

Et puis il y a Louis XIV «traumatisé par la Fronde» organisée par le prince Condé. Toute sa vie il sera frappé par «un syndrome de stress post-traumatique» qui va le conduire à rabaisser l’aristocratie française avec son Versailles, ses fastes et ses rites humiliants. Ou encore Churchill, «bipolaire avec addictions multiples», alcool, cigare… Victime comme Napoléon de «troubles du sommeil» mais avec des «tendances suicidaires», son fameux «Black Dog». Un grand bonhomme, s’incline cependant le praticien en suggérant : «Peut-être un régulateur de l’humeur comme la lamotrigine» aurait pu éviter certains débordements. 

Quand à «l’anorexique» Jeanne d’Arc dont il analyse en détail l’aventure, il lui prescrirait «une psychothérapie en réalité virtuelle pour sa phobie du dépucelage». On a échappé de justesse à la réalité augmentée.     

En revanche, sujet sensible, Patrick Lemoine s’attaque aux religions en la personne de Jésus, Bouddha et le roi Salomon pour les juifs. Pas très convaincant sur Jésus. Il aurait pu être plus incisif en ressortant cette vieille légende anti-cléricale présentant Jésus et ses disciples comme une bande d’homosexuels masqués qui répètent «aimez-vous les uns et les autres» tout en vénérant une mère vierge. Alors qu’il reste assez prudent en pointant son «impulsivité» et son «sentiment d’abandon», problème avec son père ! Et sur le traitement, on a droit à une belle pirouette : «Là je sèche ! Sans doute à cause de ma culture chrétienne…. ou de mon patronyme». Sacré Lemoine !

Manque les musulmans. Etrange. Une petite analyse psychiatrique de Mahomet promettait d’être assez explosive. En décryptant notamment ce paradis peuplé d’innombrables vierges pour récompenser les kamikazes ! Mais non, silence. La trouille Docteur ? Non prudence. Et c’est au fond la ligne de Patrick Lemoine, le minimum quand on fouille dans l’âme humaine. 

Dommage aussi que cet expert ne traite pas quelques cas plus contemporains. Le Pen, Mélenchon et les autres. Même si on a droit à quelques allusions à Emmanuel Macron. 

En revanche, avec une bonne trentaine d’ouvrages publiés en une vingtaine d’années, ce psychiatre souffre, lui, d’une addiction majeure : l’écriture. Tous les jours, tôt le matin, il s’installe derrière son ordinateur et il ne lâche pas. Mais on ne lui prescrira pas un traitement de choc contre cette toxicomanie pernicieuse, le pouvoir de l’écriture. Si ce n’est «ne rien changer», comme il le suggère à certains de ses illustres patients ! D’autant qu’il conclut son livre en démontrant que ce sont les faiblesses des grands hommes qui font leur force. Tout en rassurant ses lecteurs qui, pour plupart, ne marqueront pas l’histoire, ni même l’actualité : «Regardez-moi, ce ne sont pas les faiblesses qui me manquent… Je ne suis pas président certes mais après tout je n’ai pas à rougir de ma carrière, de mon oeuvre, de ma vie en un mot… Alors pourquoi pas vous ?».

Malin on vous dit ! C’est pour ça qu’il faut lire en urgence ce livre espiègle et vif à une époque où le minimum est d’hurler contre ceux qui nous gouvernent. En exigeant au mieux leur démission. 

«La santé psychique de ceux qui ont fait le monde» de Patrick Lemoine aux éditions Odile Jacob. 288 pages

Photo : «Alexandre», film d’Oliver Stone