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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Transmettre pour permettre de réinventer»

L’Iris fête cette année ses 30 ans. Un théâtre implanté au coeur de Villeurbanne qui se distingue par son travail d’initiation et de formation dans les quartiers, en direction des populations marginalisées. Interview de son directeur-fondateur, Philippe Clément.

Il parle d’une voix paisible mais c’est un passionné. Et sans aucun doute un caractère. Déterminé bien sûr. Son théâtre, Philippe Clément l’a inventé. En tombant «amoureux» d’un cinéma de quartier qu’il a fait revivre. Sans moyen au départ mais avec une conviction forte : transmettre et surtout utiliser les arts de la scène pas simplement pour former de futurs professionnels mais aussi pour donner à des populations marginalisées quelques outils pour s’exprimer et reprendre confiance.
Une expérience originale qui a résisté aux tempêtes. Mais qui est encore fragile. Ce qui n’empêche pas l’Iris et sa compagnie de rêver aujourd’hui d’une rénovation qui lui permettrait de devenir un vrai lieu de vie.
Un personnage, ce comédien-metteur en scène qui a programmé cette saison ses superbes «Enivrés». Mais qui préfère la discrétion. Pas de téléphone portable, pas de grands discours. Quand il parle, il hésite souvent sur un mot, glisse une nuance. Jamais de théâtralité ! Mais un goût pour le travail de terrain. Et une obsession : l’éducation populaire aujourd’hui négligée sinon méprisée. Une exigence pourtant toujours très actuelle.

Quel est votre parcours ?
Philippe Clément : J’ai découvert la théâtre avec Henri Cordreaux, un un disciple de Léon Chancerel qui avait fondé les Comédiens Routiers. Un travail initié après la libération avec des comédiens, des metteurs en scène, des auteurs… qui se sont investis sur le terrain partout en France, à une époque où on parlait beaucoup de décentralisation et d’éducation populaire. J’ai alors suivi des stages de théâtre près de Marseille qui réunissaient des communautés très différentes représentant toutes les cultures.
A l’époque, je venais d’Algérie où mon pète était artiste peintre. J’ai découvert ce pays dans les années 60 à une époque où tout le monde en partait ! Découvrant ainsi une autre culture, mais également le théâtre. Quand je suis rentré en France pour faire des études de lettres et de théâtre, j’ai fait le Conservatoire à Lyon. Et j’ai travaillé au Théâtre du Huitième avec Marcel Maréchal, Robert Girones, Jean Louis Martinelli…
C’est à cette époque que vous avez fondé le Théâtre de l’Iris ?
Non, quand j’ai quitté le Huitième, j’ai commencé à être prof au Conservatoire et j’ai créé, avec une petite équipe de comédiens, un café-théâtre qui était en fait un café où on faisait du théâtre. La Graine, place Saint Paul. Pendant 7-8 ans, on a travaillé jour et nuit en jouant le soir des pièces d’auteurs contemporains qui travaillaient pour nous. Puis j’ai fait un break pour faire des études de médecine chinoise.
Pourquoi avez vous étudié la médecine chinoise ?
Pratiquant moi-même le Tai Chi et le Qi Gong, ça m’intéressait de comprendre le fonctionnement de l’humain. Pendant trois ans, j’étais dans une école au sein d’une université européenne qui fonctionnait de façon très ouverte. Au terme de ce break, des copains m’ont tiré par la manche en me disant : «Viens on aimerait bien que tu refasses une mise en scène…». J’ai hésité avant de céder et le projet s’est mis en marche.
Comment avez-vous choisi ce lieu ?
On a d’abord cherché une salle pour répéter nos spectacles. Et pour être un peu indépendant. On ne trouvait pas. Puis un jour, une agence m’a proposé un ancien cinéma à Villeurbanne. Je lui ait dit non, c’est trop gros, trop important pour nous. Et finalement quand j’ai visité ce lieu, j’en suis suis tombé amoureux.
Qu’est-ce qui vous a rendu amoureux ?
C’est toujours difficile de savoir pourquoi on tombe amoureux ! Un espace autour du plateau, une ambiance, le fait aussi que ce cinéma de quartier était au coeur d’une ville attachante, Villeurbanne, avec des cultures très différentes… En tout cas, j’ai eu un coup de foudre. Je ne pensais plus qu’à ça, comme un amoureux. Du coup, j’ai réuni un peu d’argent, on s’est débrouillé… On était 15 comédiens tous très décidés. Et on a ouvert !
Avez-vous eu des aides pour vous lancer ?
Au début, on n’avait rien. On se cotisait pour louer cette salle. Mais on a commencé à jouer des pièces. Puis on a obtenu une subvention de la DRAC, de la ville… Pendant une dizaine d’années, ça été très dur. Une vraie traversée du désert jusque à ce que la ville s’intéresse vraiment au projet.
Comment la municipalité vous a-t-elle accueilli ?
Quand on est arrivé, le maire de Villeurbanne, Charles Hernu, nous a appelés pour nous demander ce qu’on voulait faire. Il nous a reçus très gentiment, il nous a écoutés. On avait aussi quelques contacts au TNP. J’ai notamment rencontré Jean Bouise qui nous a écrit un gentille lettre quand on a démarré. Au départ, personne ne nous connaissait. Puis le travail qu’on a réalisé a suscité une certaine curiosité car on a développé un travail avec les habitants. Et on a eu la chance d’avoir une municipalité toujours à notre écoute. Ce qui a été important.
Est-ce que c’était important pour vous d’avoir un lieu ?
Oui, vraiment important. Un lieu c’est une contrainte, beaucoup de travail, c’est aussi une exigence : trouver des financements pour le faire fonctionner. Mais c’est aussi la liberté de créer, de choisir des spectacles… Une chance d’autant qu’on avait une troupe permanente pour faire vivre un répertoire. C’est-à-dire jouer certains spectacles dans la durée avec des comédiens qui travaillent ensemble. Par exemple Scapin, on le joue depuis 30 ans, depuis l’ouverture du théâtre. Tartuffe depuis 15 ans. On joue aussi un Maupassant depuis 20 ans… Mais il faut reconnaitre que, dans ces années-là, les années Lang, les compagnies étaient assez soutenues par des résidences et des subventions.
Votre différence par rapport aux autres théâtres ?
On était une compagnie et on avait un lieu. Car à l’époque, il y avait beaucoup de compagnies qui ne voulaient s’embêter avec un lieu et beaucoup de théâtres qui n’avaient pas de troupe de comédiens permanents en se contenant de diffuser des spectacles. Mais nous on trouvait que réunir ces deux atouts c’était une garantie de liberté et aujourd’hui on ne regrette pas.
Est ce que dès le départ vous aviez déjà cette envie de transmettre ?
Oui, une envie de transmettre mais aussi de travailler avec les habitants du quartier, notamment des populations en difficulté. En fait, assez rapidement, on s’est aperçu que le boucher d’en face ne connaissait pas le théâtre de l’Iris. On s’est dit : ce n’est pas possible, il faut qu’on travaille avec les gens qui vivent ici. On a été interpellé. Et on a commencé à prendre contact avec des associations, des assistantes sociales… Et on a rencontré des gens en difficulté, seul, sans emploi, sans ressources, exclus, rejetés…
Des marginaux ?
Pas forcément des marginaux mais des gens marginalisés par la société. Du coup, on a monté un atelier, «Entrez dans le jeu», pour justement accueillir ces gens là. Un atelier ouvert à tous où on leur proposait de travailler sur l’expression personnelle, orale, écrite, théâtrale… Et ensemble on a construit des spectacles qu’ils jouaient à la fin de l’année.
Les résultats sont à la hauteur de vos attentes ?
Quand ces gens en difficulté, souvent très timides, font le pas, une fois qu’ils sont passés sur scène, ils sont transformés. Car ils retrouvent une certaine confiance en eux. Et ils restent très fidèles d’autant qu’ils ont droit à un abonnement gratuit qui leur permet de voir tous les spectacles de l’Iris au cours de la saison suivante. D’ailleurs, depuis quelques années, on a créé un atelier, «Restez dans le jeu», pour ceux qui ont envie de continuer.
Vous avez suscité des vocations de comédiens ?
Oui quelques uns sont ensuite allés plus loin, en intégrant des écoles et en poursuivant un cursus théâtral.
Ces ateliers sont-ils toujours actifs aujourd’hui ?
Oui, on accueille à peu près 200 élèves par an dans nos murs et à peu près 500 hors les murs. Et ils jouent chaque année leurs spectacles dans notre festival «Brut de Fabrique», où le principe c’est de faire rencontrer des amateurs et des professionnels.
Votre affiliation au Conservatoire est-elle un atout ?
Oui parce que l’ENM n’est pas un Conservatoire comme les autres. Cette école de musique a d’ailleurs une aura particulière parce qu’elle est assez alternative. Quand Hernu a demandé à Antoine Duhamel, qui a réalisé de nombreuses musiques de films, de lui proposer un projet, il a conçu un anti-conservatoire. En mettant au programme des musiques amplifiées, des musiques rock, arabo-andalouses… Beaucoup de choses qui n’étaient pas enseignées dans des conservatoires.
Cela ne l’empêche pas aujourd’hui d’être un bon conservatoire, classé dans les quinze premiers conservatoires français. Justement parce qu’il réalisé un vrai travail pédagogique de croisement des disciplines et des cultures.
Une section d’art dramatique a été créée et rattachée à l’Iris. Et j’en ai pris la direction tout en donnant des cours d’art dramatique. Toujours dans le même souci d’ouverture. Exemple, on est une des rares classes de Conservatoire qui ne pratiquent pas la ségrégation par l’âge. Contrairement à toutes les grandes écoles et beaucoup de Conservatoires où, à partir de 25-26 ans, c’est terminé. Ce qui nous permet justement de toucher des populations marginalisées.
Quelle est l’originalité de la programmation du Théâtre de l’Iris ?
On se différencie en choisissant ce qu’on aime ! Aussi bien du classique que du contemporain. Notre programmation est structurée avec trois grands événements par saison : un premier festival, «Les Turbulents», qui est destiné à montrer au public les premiers travaux à la sortie de classe d’art dramatique. Des travaux d’élèves qui jouent pour la première fois en public en dehors de leurs études. C’est le seul endroit en France où on peut voir ça.
Cela attire-t-il les professionnels ?
Les professionnels sont assez rares à se déplacer pour voir la jeunesse et sortir des sentiers battus. A tel point que je me suis insurgé il y a quelques années contre ces programmateurs qui convoquent des compagnies au cours d’un weekend. Avec une certaine désinvolture, sans chercher à aller sur le terrain, les voir travailler, les écouter, échanger avec eux…
Comment sélectionnez-vous vos spectacles ?
On lance un appel d’offre, on a aussi un réseau qui nous signale telle compagnie… Et quand on doit trancher, on le fait en fonction des thèmes, de la lourdeur des projets et d’un certain équilibre géographique pour ne pas se concentrer sur une seule ville. On essaye également de présenter chaque année une création de l’Iris mais aussi de programmer des reprises…
Les deux autres événements qui marquent votre saison ?
En mars, c’est le «Mois d’utilité publique». Avec des spectacles, des débats… autour des problèmes de la société d’aujourd’hui. L’année dernière on a eu Nicolas Lambert avec «Bleu-blanc-rouge» sur les trois plus gros sandales de la 5ème République avec l’affaire Areva, la France-Afrique… Cette année on accueille la «République de Platon» sur la démocratie, la religion, la double culture, les migrants… Avec notamment Franck Lepage pour une conférence gesticulée.
Notre troisième événement, c’est «Brut de Fabrique» dont on a déjà parlé, où on fait se croiser des amateurs et des professionnels qui font des spectacles hors norme. Comme Gérard Guillaumat, un comédien formé chez Planchon, qui racontait comment à la sortie des camps il a voulu faire du théâtre alors qu’il était totalement traumatisé. Tout le monde se foutait de sa gueule. Et Charles Dullin lui a simplement demandé : «D’où viens-tu mon petit ?». C’est le titre de son spectacle. Dullin avait compris d’où il venait et l’a pris sous son aile. C’est comme ça qu’il a découvert le théâtre.
Combien de spectacles jouez-vous chaque année à l’Iris ?
Une trentaine avec les trois festivals, dont cinq en programmation hors festivals. Cette année on a repris une création présentée pour la première fois il y a trois ans, «Les Enivrés». Le texte d’un auteur russe magnifique de 42 ans, un des plus joués en France aujourd’hui, dont j’assure la mise en scène. Une nuit d’errance où se croisent 14 personnages qui ont tous bu pour des raisons différentes. Les barrières tombent et on sent que chacun est à la croisé des chemins, prêt à prendre un nouveau départ.
On présente aussi une création de Pierre Notte, «Les couteaux dans le dos». Une interrogation sur le décalage entre le monde des adolescents et des adultes. Des spectacles assez profonds, mais on essaye d’aller aussi vers le rire, beaucoup sur l’absurde, sur ce qui est physique. Il y a aussi un spectacle sur Jules Vernes d’une compagnie Lyonnaise dirigée par Jérôme Sauvion.
On est une petite équipe mais on réalise 120 levées de rideau par an. Et on tourne nos spectacles à l’extérieur. Ce qui fait une charge de travail importante.
Comment fonctionne votre théâtre ?
En fait il y a deux espaces sur un millier de mètres carrés. Dans le premier espace, au rez-de-chaussée, se trouve la salle de spectacles, au premier étage, les loges, la régie… Et dans l’autre espace, l’accueil avec la cour, la billetterie, au-dessus les bureaux mais aussi quelques appartements au deuxième étage.
Vous accueillez des résidences ?
Oui c’est un lieu très ouvert aux compagnies. Un outil de travail qu’on partage. Mais on s’est structuré petit à petit avec des accueils de plus en plus nombreux aujourd’hui.
Et votre équipe ?
On est une quinzaine de permanents, ce qui est peu pour le travail à réaliser. Cinq administratifs dans nos bureaux, trois techniciens et huit comédiens qui sont tous profs à mi-temps, qui animent les ateliers… Des étoiles filantes qui passent au théâtre entre les cours et les répétitions. La moitié sont là depuis le début.
Le bilan de ces trente années ?
Très riche car on a eu la chance d’être confronté très directement au public. Souvent, quand on joue dans d’autres villes, on sort de scène et on n’a vu personne. On constate alors qu’il y a un véritable fossé entre les acteurs et le public. Ce qui n’est pas le cas à l’Iris.
Pour célébrer cet anniversaire, nos vieux compagnons de scène, qui ne font pas strictement partie de l’équipe, nous ont fait un cadeau. Avec une création, «La scène aux trousses», en référence à Hitchcock qui sera jouée pendant trois semaines en février. Un spectacle sur le théâtre de l’Iris, son histoire, ses temps forts, mais aussi un regard élargi sur le théâtre.
Vos projets ?
On a failli mourir plusieurs fois. Mais on a failli vraiment mourir quand un promoteur s’est intéressé à ce lieu. C’était il y a 3-4 ans. Le propriétaire étant mort, les héritiers ont voulu vendre. On s’est battu pendant deux ans en étant occupant sans titre. Mais on a été sauvé par la municipalité de Villeurbanne qui a racheté les locaux. Sinon on disparaissait.
Une municipalité qui a joué le jeu…
Oui, ils ont été sympas et intelligents. Car le Théâtre de l’Iris c’est aussi un lieu de patrimoine. Un des deniers cinémas de quartier… Je crois surtout que tout le travail qu’on a réalisé avec la population a été décisif. Depuis, on a un projet pour rénover ce lieu pour que, dans la cour, on puisse organiser des concerts, des débats, qu’on puisse aménager un espace de restauration… On veut que ce théâtre soit un vrai lieu de vie. Pour éviter que le public entre et sorte uniquement voir une spectacle mais que les gens se rencontrent, échangent… Et qu’il se passe toujours quelque chose.
Vous avez les moyens de cette rénovation ?
La municipalité, qui est propriétaire des lieux, a déjà financé la rénovation de la façade du théâtre. Je crois qu’il serait logique qu’elle continue en finançant cette rénovation.
En tant que spectateur, quel est ce théâtre que vous aimez ?
Ce que je demande au théâtre c’est d’être surpris par une compréhension pertinente du monde, tourné vers l’humain, vers quelque chose de généreux, porteur d’espoir, même si les thèmes évoqués sont parfois sombres, lourds.
Au fond, la question qu’on se pose lorsqu’on choisit un spectacles ou qu’on monte une création c’est comment réveiller les consciences.
Et comment être accessible au plus grand nombre ?
L’accessibilité a toujours été une préoccupation pour nous très importante. Avant on parlait de théâtre populaire mais on n’emploie plus cette expression qui a été galvaudée.
Exemple, on avait monté un spectacle sur l’art brut, c’est-à-dire pratiqué par des artistes sans aucune formation. Et je me suis aperçu qu’il y avait beaucoup de gens, même très cultivés, qui ne connaissaient pas l’art brut. Je me suis alors dit : tiens ça peut être intéressant de monter à un public ce qu’est l’art brut, de quoi ça procède, où ça nous amène… Ce qui nous conduit au coeur de la question artistique : comment on transmet des choses qu’on les ai apprises ou non ? Finalement c’est ça qui est important : transmettre pour permettre de réinventer. Comme l’artiste brut réinvente un monde à lui par nécessité absolue, sinon il meurt. Comme l’artiste qui ne rencontre pas son public.
Priorité au sensible ou à la raison ?
Au sensible. Toucher au coeur, comme l’art brut. Il n’y a pas de méthode, pas de règles. Un peu comme dans nos ateliers avec ces gens cabossés qui ont un passé douloureux et qui ont un vrai besoin de s’exprimer, un besoin vital, et de faire ressentir aux autres ce qu’ils ressentent,

Propos recueillis par Philippe Brunet-Lecomte et Nadège Michaudet