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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un archange au coeur de l’enfer contemporain

Inconnu du grand public, il vit dans un couvent de la région où ce passionné invente des expositions qui attirent des milliers de visiteurs. Et les plus grands noms de l’art contemporain. Au nom de Dieu ! Interview.

Voix douce, yeux bleus , mains longues et fines, traits réguliers, toujours un sourire bienveillant… Marc Chauveau a une tête d’ange ! Et ça tombe bien, il est dominicain.
Mais il n’a pas débarqué sur la péniche mytoc.fr en robe blanche, la tenue de son ordre. Ni avec une tonsure. Pull bleu clair, pantalon beige, converses assorties… On pourrait le prendre pour un dandy. Mais non. La cinquantaine, ce Parisien exilé à la Tourette, dans un couvent perdu au coeur du Beaujolais, est un passionné. Il parle clair, un discours toujours construit, réfléchi. Des gestes précis. Il refuse qu’on le traite d’intellectuel en préférant dire qu’il est «un intuitif».
Une certitude, il a consacré sa vie à Dieu mais aussi à l’art contemporain, son autre religion. On serait tenté d’ajouter : surtout. Mais c’est un sacré malin. Pas au sens diabolique, non. Un charmeur qui sait convaincre et séduire les artistes les plus célèbres de venir exposer chez lui, dans ce temple lumineux imaginé par le Corbusier. Parfois les frères de sa communauté sont perplexes quand il débarque avec des toiles ou des sculptures étranges, pointues ou flashy. Mais il arrive à désarmer les plus sceptiques. En leur répétant sur un ton mesuré et sensible que derrière le geste des grands artistes, il y a «quelque chose de plus grand» qui les dépasse…. L’ombre de Dieu, évidemment.
Un cas ce frère Marc, un archange très combatif qui pourrait terrasser des dragons mais qui règne, l’air paisible, sur ce lieu unique devenu une référence sur la scène artistique. D’où cet interview qui étonnera les experts mais aussi les plus résistants.


Quel a été votre parcours avant de rejoindre le Couvent de la Tourette ?
Marc Chauveau : Je suis né et j’ai vécu à Paris jusqu’à mes trente ans. Dans une famille catholique pratiquante mais détendue, ouverte. Très sensible à la culture et surtout à l’art contemporain. Je n’ai jamais manqué une seule exposition du centre Pompidou, du Palais de Tokyo ou du Grand Palais. Et à chaque exposition, on achetait le catalogue. Cela faisait partie des habitudes familiales. Mais mes parents ne fréquentaient pas les galeries car ils n’étaient pas collectionneurs. A l’inverse de mon grand oncle qui m’a beaucoup marqué et qui soutenait un ami artiste en vendant ses toiles. Un jour, j’ai eu un coup de foudre pour un de ses tableaux, mais il a refusé de me le donner en me disant :  “Si tu l’aimes, tu l’achètes ! Si je te l’offre tu ne t’en rappelleras pas”. J’avais 16 ans, mon premier achat ! J’ai ainsi appris que l’art c’est d’abord un engagement ! J’ai toujours ce tableau, accroché dans ma chambre.
J’ai toujours été attiré par l’univers artistique. Ce qui m’a conduit à faire des études de droit puis l’Ecole du Louvre. Avec un objectif : être commissaire priseur. Puis après cinq ans chez Suez dans un service juridique, j’ai tout lâché à trente ans pour rentrer chez les dominicains.
Pourquoi ce choix de devenir prêtre ?
Je baignais dans le milieu par ma famille mais surtout j’ai ressenti un appel, comme le début d’une histoire d’amour. Je me savais aimé par Dieu, je devais donc lui consacrer ma vie et transmettre cet amour aux autres. Quelque chose de très personnel que j’ai rendu public par ce choix de vie. Mais je n’ai jamais voulu être curé de paroisse. Au contraire, j’ai choisi les dominicains car c’est un ordre religieux qui a une histoire et une liberté de penser, qui se remet en question et qui vit avec son temps. Avec des frères qui vivent de leur travail intellectuel et de la mendicité dans des couvents souvent situés en ville avec des universités où les frères peuvent enseigner, étudier, être en contact avec les gens. Bref, un ordre qui n’a pas peur de la modernité.
Les dominicains ont-ils une sensibilité artistique ?
Fra Angelico était dominicain ! Et cet ordre a toujours maintenu un lien très fort avec les artistes. Même si l'Eglise s’en est parfois méfiée ou les a négligés. Au début des années 50, le père Couturier et le père Régamey, qui dirigeaient la revue Art Sacré, ont fait un constat. En publiant un article où ils se demandent ce que seraient les églises en France si les religieux avaient fait confiance à Monet, Manet, Cézanne, Van Gogh, Gauguin… Des grands artistes à qui l’Eglise n’a jamais rien commandé ! Ces deux dominicains vont alors militer pour que dorénavant, chaque fois qu’il y a un couvent ou une église à construire, on fasse appel aux meilleurs artistes et aux meilleurs architectes. Avec une réalisation emblématique qui incarne cette volonté : l'Église du Plateau d’Assy et sa célèbre mosaïque de la Vierge par Fernand Léger. Un artiste qui avait sa carte au parti communiste à l’époque, le grand écart ! Georges Braque, Marc Chagall, Pierre Bonnard, Georges Rouault et beaucoup d’autres ont aussi participé à décorer cette église ! Alors qu’Henri Matisse travaillait sur la chapelle de Vence pour des dominicaines.
On avait également confié à Fernand Léger les vitraux de l’église d’Audincourt. Et dix ans plus tard, nous avons choisi Le Corbusier pour construire le couvent de la Tourette. Pourquoi ? Parce que c’était le meilleur ! Je crois profondément en cette démarche, et c’est sur ce socle que je m’appuie pour mon travail à la Tourette.
Mais cet art est-il toujours accessible pour le grand public ?
En 1951, le père Régamey écrit un article dans la revue Art Sacré qui m’a beaucoup marqué et dans lequel il dit : ce n’est pas parce que les gens n’y connaissent rien qu’il faut abaisser le niveau, au contraire c’est parce qu’ils n’y connaissent rien qu’il faut leur donner le meilleur, le plus exigeant, même si c’est difficile ! Avoir du respect pour les gens, même si cela peut les dérouter, ça finira bien par marcher ! Une philosophie enracinée dans l’ordre et qui est capitale pour moi ! Un exemple : quand j’ai exposé les monochromes gris d’Alan Charlton, tout le monde m’a traité de fou. Mais c’est là où j’ai le plus vendu de catalogues ! Et les gens de la région ont été fascinés de découvrir que des oeuvres comme celles-ci pouvaient les toucher ! Mes expositions à la Tourette s’inscrivent dans cet héritage : des liens d’amitié, des liens de confiance avec les artistes. Et un seul critère de choix : être inspiré, qu’ils soient chrétiens ou pas !
Comment avez-vous eu l’idée d’organiser des expositions au Couvent de la Tourette ?
Lorsque j’ai été ordonné prêtre, peu après mon arrivée à la Tourette, le couvent a lancé une grande campagne de restauration. Les salles de cours, le réfectoire… Tout a été vidé et on a redécouvert ce chef d’oeuvre. J’ai alors été frappé par cette architecture, ce rythme, cette lumière… que j’ai rapproché du travail d’un artiste, François Morellet et ses néons. Il fallait les mettre en écho ! Et j’ai proposé à Morellet qui a accepté. C’est ainsi qu’est née l’idée de ces expositions : proposer à des artistes de venir au couvent pour mettre leurs œuvres en dialogue avec l’architecture. Nous ne sommes ni un musée “white cube”, ni une galerie, ni une friche artistique. Mais un lieu à part ! D’autant plus que ce bâtiment est lui même un chef d’oeuvre, et qu’il est habité par des gens qui vivent et qui prient. Ce que nous proposons est unique sur la scène artistique en France ! C’est cette originalité qui a attirée de grands artistes comme François Morellet, Lee Ufan ou Anish Kapoor qui m’a même confié, “D’habitude c’est plutôt les milliardaires qui vivent avec mes oeuvres !”.
Comment ces artistes réagissent-ils quand vous leur proposez d’exposer dans votre Couvent ?
Je crois qu’ils sont touchés par la beauté de l’architecture de Le Corbusier. Je me souviens que juste avant d’intervenir au Couvent, Anish Kapoor exposait ses oeuvres dans les jardins du Château de Versailles. “Je vais me mesurer avec Le Nôtre”, disait-il en mimant un bras de fer ! C’était aussi à l’époque du fameux scandale du “Vagin de la reine”, et les frères étaient un peu inquiets en apprenant qu’il allait s’installer chez nous !
Mais en découvrant le couvent, Kapoor n’a pas du tout eu cette attitude provocatrice. Il est resté silencieux et il l’a longuement observée sous tous les angles avant de lâcher : “C’est tellement parfait je ne sais pas ce que je vais mettre ici”. Il était tout en humilité, en simplicité ! Et plus tard il a été vraiment bouleversé de voir son oeuvre exposée dans l’église entourée des frères qui priaient.
Depuis 2009, nous avons organisé une douzaine d'expositions et à chaque fois je remarque que les artistes sont sensibles à cette ambiance particulière. Parce que l’architecture est forte, parce que ce qui s’y vit aussi. Quand l’Américain Lawrence Weiner a visité la Tourette, je lui ai proposé d’exposer et il a mimé quelqu’un qui marche sur la pointe des pieds ! Je crois que Kapoor, aussi a marché sur la pointe des pieds. Tout un symbole.
Je repense également à François Morellet qui avait exposé un des néons de sa série des “Lamentables” dans l'Église du couvent. Lorsqu’on l’a allumée pour la première fois, il s’est exclamé, “Merde alors, ici elle monte !”. En effet dans les autres lieux où il l’avait présentée, elle paraissait tomber lamentablement, mais pas au couvent ! “Là, l’oeuvre m’échappe”, a-t-il ajouté. Tout d’un coup advenait quelque chose qu’il n’avait pas anticipé et qui s’imposait à lui, le touchait. Il m’a même remercié en disant, “C’était à la Tourette que c’était le plus beau”. Une manifestation de la dimension spirituelle de ce lieu !
Et comment réagit le public ?
En tant que commissaire, mon travail consiste à construire une belle exposition. Mais cela ne me suffit pas car en tant que prêtre j’ai aussi une vocation de transmission aux autres. Je ne cherche pas uniquement l’approbation des professionnels du monde de l’art et de la culture, j’ai besoin d’avoir un écho des gens qui vivent dans la région, les écoles, les associations... Je les incite à venir et je leur raconte l’histoire de l’artiste, leur explique son travail, pour qu’ils comprennent. Mais surtout je les invite à prendre le temps de la découverte. Un jour, après avoir expliqué à des jeunes adolescentes une des oeuvres de François Morellet, un carré blanc bordé d’un néon bleu, je leur ai demandé ce qu’elles voyaient, elles m’ont répondu : “Rien !”. J’ai alors mis moi même des mots sur cette oeuvre : une plage de silence sur un mur en vibration. J’allais continuer la visite mais je me suis interrompu car elles étaient toutes en train de regarder l’oeuvre, en silence. Un silence de vingt secondes, une éternité ! Puis une jeune fille s’est exclamée : “Mais dites quelque chose !”. Et j’ai répondu : “Voilà, vous venez de faire une expérience, une oeuvre vient de vous toucher”. Rien que pour ça, cette exposition valait le coup ! Et ça rejoint ma vocation de prêtre : permettre à chacun de découvrir qu’il n’est pas plus bête qu’un autre, qu’il est capable de sentir une oeuvre, même exigeante. C’est l’aider à grandir, à se révéler à lui même, se prouver qu’il peut accueillir quelque chose qu’il pensait réservé à une élite. D'ailleurs ces adolescentes reviennent chaque année ! C’est ce qui me pousse à continuer, qui donne un sens à ce que je fais. Car ma récompense est là, voir ce déclic dans un regard.
Comment choisissez-vous les artistes que vous exposez ?
Par conviction d’abord, il faut que ce soit un choix personnel, qui me touche, qui me donne la force de le défendre. Je fais attention à ne pas m’enfermer dans un style et je cherche aussi des oeuvres qui aient leur place ici. Pour Anne et Patrick Poirier par exemple, leurs œuvres, a priori, n’ont aucun lien avec le couvent mais les réflexions qu’elle portent sur la vanité, la fragilité de la vie, la mémoire, oui ! Comme cette oeuvre avec deux pétales de fleurs portant l’inscription “Twins”, les twin towers ! C’est ce qui a fait que j’ai décidé d’exposer ce couple d’artistes, alors que tout le monde les trouvait has been à l’époque !
Mais ce que je cherche avant tout ce sont des œuvres qui portent une dimension humaine. Je me rappelle d’une visite dans l’atelier d’Anish Kapoor à Londres où j’ai découvert ses grandes sculptures en silicone rouge, les “Keriah”, des entrailles éclatées, des chairs en putréfactions… Repoussantes. J’ai eu un haut le cœur ! Mais je ne sais pas pourquoi immédiatement je lui ai dit, je les veux ! Et il m’a répondu : je cherche un lieu fort pour les présenter. Et quand il est venu au couvent il m’a dit, “J’ai trouvé ce lieu, vous êtes d’accord ?”. C’est comme cela que j’ai réussi à le convaincre d’en exposer quatre à la Tourette. Un travail très dérangeant mais qui, pour moi, parle de l’humanité. Quelques mois plus tard, j’en ai eu la preuve ! L’hiver à cause du froid les frères ont décidé de prier dans les salles du chapitre où elles étaient exposées. Et où on se retrouvait trois fois par jour. Au début certains frères n’aimaient pas et leur tournaient ostensiblement le dos. C’est à cette époque qu’ont eu lieu les attentats du Bataclan. Et un jour un vieux frère de 90 ans m’a dit : “Finalement on pourrait considérer ça comme une sorte de crucifixion contemporaine”. Cela résume bien ce qui me pousse à choisir un artiste plutôt qu’un autre : une alchimie entre un travail qui parle de l’humain et qui s’enrichit d’une dimension contemporaine.
Quelle est votre définition de l’art contemporain ?
L’art contemporain dit justement quelque chose de notre monde, avec pour les oeuvres vraiment fortes, un côté presque prophétique. Une acuité et une sensibilité extrême qui révèlent la souffrance ou la beauté là où on ne les perçoit pas. L’artiste contemporain éveille notre regard. Comme dit Le Corbusier il faut apprendre à voir, mais surtout à voir ce que l’on voit !
Quelles seraient les oeuvres que vous refuseriez d’exposer au couvent ?
Je ne pourrais jamais exposer une oeuvre blasphématoire bien sur. Une oeuvre qui dénigre, qui stigmatise. Pas seulement l’Eglise, mais l’humain. Ou une oeuvre qui serait prétentieuse.
Un exemple d’artiste que vous n’exposeriez pas ?
Jeff Koons, un artiste qui se met d’abord en scène lui-même, qui capte le regard des autres en jouant sur la facilité. Ce qui serait incongru dans ce couvent dont l’architecture impose une certaine exigence et une posture de découverte. J’essaie aussi de rester indépendant par rapport au marché de l’art. Pas facile ! Je prends garde à ce que des galeristes, qui sont des puissances, ne récupèrent pas le couvent pour servir leur communication. D’autant plus que je ne travaille pas avec les artistes dans un rapport d’argent. Je leur prête un lieu, ils me prêtent leurs oeuvres et on choisit sans regarder les prix. Une chance inouïe ! J’étais invité dernièrement à un colloque organisé par les Beaux Arts sur le thème de la valeur de l’art. Immense conférence de 300 experts où j’intervenais juste après la directrice générale de Sotheby’s ! Elle a passé une heure à montrer des diagrammes, à parler de valeur et de placement, du marché chinois… L’inverse de mon discours ! Quand j’ai commencé à prendre la parole, j’ai vu les sourires narquois du public face au gentil curé qui parle de gratuité ! Mais ces sourires se sont effacés pour laisser place à un grand silence quand j’ai cité les noms de ceux qu’on avait exposé au couvent, dont les oeuvres valaient des millions ! Les artistes savent très bien qu’au couvent on est dans un autre registre, et ça les amuse. Des figures internationales qui reçoivent trente invitations par jour d’institutions renommées, partout dans le monde. Et ce qui les séduit c’est justement que notre proposition est atypique.
Mais vu les artistes que vous exposez, vous ne prenez pas beaucoup de risque !
Après Morellet j’ai exposé Vera Molnar, une artiste qui selon moi est injustement méconnue ! Pareil pour Charlton, on est pas très nombreux à le connaître. En 2016, après Kapoor, j’ai fait une exposition collective qui s’appelait “Forme du silence” avec quatre artistes, Geneviève Asse, et Michel Verjux qui sont très connus. Et deux inconnus : la photographe allemande Friederike von Rauch, et Jaromir Novotny, un peintre que j’avais rencontré à Prague et que je suivais depuis plusieurs années. Aujourd’hui il est exposé dans des galeries prestigieuses. Mais pour moi ce n’était pas prendre un risque, je me faisais plaisir ! En revanche le risque que je prend à chaque exposition, c’est de révéler son travail à un artiste d’une façon différente. Une démarche qui est venue naturellement ! Avec un dialogue oeuvre-architecture qui produit deux choses. D’abord un renouvellement du regard sur le couvent, grâce aux oeuvres qui sont placées là. Comme les tableaux immenses de Charlton qui nous ont fait redécouvrir les élévations incroyables du monument de Le Corbusier. Mais aussi un renouvellement du regard sur les oeuvres ! Le couvent devient un lieu de révélation où l’artiste redécouvre son travail. Toujours cette notion de gratuité qui touche le lieu, les artistes, le public...
Votre engagement artistique est-il compatible avec votre engagement religieux ?
Je vais encore répondre par un exemple, avec le travail de Jean-Marc Cerino, qui dans ses oeuvres cherche à montrer l’effacement de la personne. Il a ainsi réalisé une série de personnages peints en blanc sur du papier calque pour représenter ceux que la société ne voit plus : des personnes qui n’ont plus de travail, plus de logement, qui sont en voie de marginalisation... Des silhouettes invisibles donc au premier abord, sauf que l’artiste invite le spectateur à se saisir de son oeuvre qui est encadrée entre deux plaques de verre, et en la tournant vers la lumière à faire apparaître le personnage. “Tu vois la personne parce que tu l’as prise en main”, m’a t-il expliqué. Un artiste pas du tout chrétien, même plutôt anarchiste, et pourtant moi j’ai vu en lui la figure du Bon Samaritain. Sa recherche sur l’homme, son travail qui montre sa fragilité, je l’ai relié à ma foi, à ce que j’aime dans l’Evangile. Ça parle de l’humain donc c’est spirituel. Après tout le fils de Dieu s’est incarné dans l’homme !
Quel est le rapport entre le geste artistique et une démarche spirituelle ?
J’ai passé beaucoup de temps à la Chapelle de Vence décorée par Matisse. Un artiste dont j’ai aussi étudié les écrits et qui parle de son travail en disant, “Ce n’est pas de la beauté qu’il me faut faire, c’est de la vérité”. Et dans une lettre, il écrit, “Quand je réalise une oeuvre, je me donne à fond, mais quelqu’un de plus grand que moi parachève mon oeuvre”. Dieu ? Il ne l’a pas dit. Et il n’est pas le seul, beaucoup d’artistes comme Alfred Manessier parlent aussi de quelque chose qui les dépasse. Ils reconnaissent qu’ils ne sont pas à cent pour cent les auteurs de leurs œuvres. Le spectateur aussi a cette faculté d’être dépassé. Dans un de ses livres l’historien de l’art Daniel Arasse raconte qu’il a longuement travaillé sur la Madone Sixtine de Raphaël mais que trop focalisé sur l’intellectuel, il ne l’a pas vraiment sentie. C’est quand il n’a eu plus rien à dire qui a été touché. “L’oeuvre s’est levée” avoue-t-il dans un de ses livres. Une expérience formidable !

Propos recueillis par Agathe Archambault avec Didier Courbon et Philippe Brunet-Lecomte

Illustration : Emilie Tolot