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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un artiste-aventurier qui marche sur les mains

Le Lyonnais Henri Lamy a parcouru le monde avec sa «capoeira painting». Une performance toute en énergie et spontanéité qui lui a permis d’affirmer son style. Et sa personnalité. Portrait d’un artiste affranchi qui ira toujours loin.

«Ma femme s’est fait enlever son stérilet !»
Il est en retard et claironne son excuse. Grand sourire, regard direct. Henri Lamy débarque en vélo sur la péniche mytoc.fr, par grand froid. Jean couvert de peinture, polo noir et blouson orangé. Un look entre baba et surfeur. Yeux noirs, visage tout en longueur, bouc surmontée d’une moustache à la mexicaine, dreads qui forment un petit palmier au sommet de sa tête.
Athlétique et bronzé, il revient d’un séjour de deux mois aux Maldives. «Dans un paradis pour milliardaires», précise-t-il.
Le premier réflexe, c’est d’être agacé par le personnage. Un peu trop sûr de lui. 33 ans, l’âge d’être crucifié, Lyonnais en plus, pas de pitié !
Mais rapidement, il se révèle. Vrai, nature, brut. Cet artiste a déjà fait le tour du monde comme on fait le tour de son jardin. Toujours chez lui, mais ouvert et curieux.
Tout a commencé alors qu’il avait 4 ans. Oui, oui, 4 ans. C’était l’été dans la maison familiale au coeur du Beaujolais. L’enfant gambade sur la pelouse alors que son grand-père est en train de mourir. «Il y avait une telle pression, une telle tristesse…» Moment clef où il ressent le besoin physique de réagir, de se libérer, de s’exprimer… «C’est là où j’ai décidé de marcher sur les mains.»
Le début d’un long chemin où les acrobaties vont jouer un rôle décisif. Henri est encore loin de la capoeira afro-brésilienne qui associe danse et arts martiaux. Ce qui va façonner son geste. Etincelle qui éclaire la suite.

Le «cadeau» de la Taverne Gutenberg

Un personnage va jouer un rôle essentiel. Son père Philippe. «Un artiste déchu», résume drôlement son fils, toujours très spontané. Pourquoi déchu ? Parce cet architecte de formation, qui est aujourd’hui à la tête d’une agence réputée d’expertise immobilière, avait une vocation d’artiste. Et il a failli basculer avant de devenir entrepreneur : un livre, un film et surtout une vraie passion pour le dessin, la peinture.
«Moi quand j’étais gamin, je ne jouais pas au foot avec mon père. A la maison, il y avait toujours des toiles, des pinceaux… Il m’a mis sur les rails.»
Une initiation qui va le marquer en profondeur. Mais il va faire un détour. Pas question pour lui de rejoindre l’Ecole des Beaux Arts. Il choisit de faire des études de commerce, de communication et de design. Lyon, Chambéry puis Paris.
Un trou noir ? Pas du tout. «Quand on a une étincelle, il faut se battre pour mettre le feu.»
Ce jeune homme, qui a appris à «ne pas avoir peur», va alors se faufiler à Paris dans un squat artistique, rue de Rivoli. Un grand brassage. Ses premières ventes. Il pratique déjà la capoeira et en parallèle, il dessine et peint. «Un pote m’a conseillé de réunir les deux.» Déclic.
Lui qui hésite entre le figuratif et l’abstrait, franchit l’obstacle en combinant peinture et mouvement. Avec ses premières performances artistiques.
Henri décide alors de tenter l’aventure autour du monde avec une première expo à Yokohama où, au culot, il frappe à la porte des galeries. «Vous avez besoin de nouveaux artistes ?», demande l’innocent. «Non, on a besoin de nouveaux acheteurs !», lui rétorque la plupart des galeristes. Jusqu’au jour où il arrive à convaincre. Un succès. Même chose à Bangkok «en plus puissant». La presse thaïlandaise est emballée. En quelques semaines, il va vendre une quinzaine de toiles. 40 000 euros.
Et il enchaine. Vietnam, Russie, Etats-Unis, Chine, Brésil… «C’est comme ça que j’ai trouvé mon style, en m’inspirant de cultures et de techniques que j’ai découvert. Ma pratique s’est alors élargie au partage et à l’action.»
De belles rencontres aussi, «soit des petites copines, soit des artistes» qui vont jalonner son parcours.
Mais une étape va être décisive : Manille. «Très pauvre mais avec beaucoup de riches.» Ce baroudeur va s’inspirer de la rue et des bidonvilles où il croise des enfants victimes de violence qui survivent en triant des montagnes de déchets… Mais il va aussi séduire ceux qui ont les moyens d’acheter ses tableaux. Des portraits surtout. Succès encore.
Comment passer d’un univers à l’autre ? «En étant là où on ne t’attend pas», répond sans hésiter Henri Lamy, en évoquant son rôle de «passerelle». Et il ajoute : «Il faut qu’un artiste nourrisse son âme d’expériences fortes mais aussi qu’il trouve les moyens de continuer».
C’est aussi à Manille qu’il va rencontrer Maïa, une franco-philippine qui va devenir sa femme. Elle, contrairement à lui, a une formation artistique. Art Déco et Gobelins. Un oncle qui a été le premier à traverser l’atlantique à la rame, insiste l’aventurier. «Elle ne se définit pas comme artiste mais elle pratique tous les arts.» Préférant se spécialiser dans le design interactif. Une organisatrice aussi. Tandem redoutable, on imagine.
D’autant qu’en 2015, son père va lui faire «un cadeau». La Taverne Gutenberg. Un lieu d’exposition au coeur du quartier de la Guillotière à Lyon. Immeuble de trois étages qui va accueillir des artistes dont son fils. «Cadeau un peu intéressé car il voulait que je revienne à Lyon».
Maïa va se lancer «à fond» dans l’aventure. Alors qu’Henri réalise une performance remarquée le jour de l’inauguration.

Des toiles de 3 000 à 15 000 euros

L’équipe qui prend en main ce projet a sa vision : «Rendre l’art accessible à tous». Alors que lui en a une autre : soutenir les artistes, pas simplement «une initiative sympa». Cette «ambivalence» finira par faire exploser cette Taverne dont une partie des animateurs viennent de faire dissidence en se réfugiant aux Halles du Faubourg.
Eternel dilemme entre les créateurs qui travaillent dans l’ombre, doutent, angoissent pour leur avenir… Et les organisateurs qui utilisent ces talents pour créer des évènements.
Mais pendant trois ans, une belle aventure tout de même : 400 artistes émergents vont présenter leurs oeuvres dans ce bâtiment un peu déglingue qui accueillera 50 000 visiteurs. «Mais très peu de vente». Et ceux qui marchent vont rapidement s’émanciper.
Henri, lui, tourne en rond. «J’avais mon studio à la Taverne, du coup j’ai moins voyagé. Alors que mon art se caractérise par le mouvement…» De plus, il constate que l’équipe passe à coté de certains artistes. Notamment le Sénégalais Abdoul Khadre Seck qu’il va repérer et qu’il va embarquer à Manille.
«Je me suis tiré», conclut l’artiste en reconnaissant qu’il a été «ingrat de ne pas prendre ce cadeau à sa juste valeur». Mais pas de regret au fond. «Lyon n’est pas une capitale mondiale de l’art contemporain», glisse celui qui retourne vivre aux Philippines, sans sa Maïa. «On ne vit pas collés en permanence l’un à l’autre.»
Ça ne l’agace pas quand on lui demande de définir son style, contrairement à de nombreux artistes. Et il parle clair, simple et sans manière. Pour se situer entre l’impressionnisme et l’expressionnisme. «La base de ma peinture, c’est le couteau, des touches de couleurs…» Un geste spontané, comme lui. «J’ai plus de chance que ça fonctionne car c’est pris sur le vif.»
20 ans déjà qu’il pratique cette «capoeira painting». Un vrai spectacle, en direct. Il montre une courte vidéo. Impressionnant. «C’est venu peu à peu. Ni seulement de la peinture, ni seulement de la capoeira. Je me suis lâché car le mouvement exige de lâcher prise. Pour y arriver il faut balancer tout ce que tu as. Peindre de façon impeccable et, en plus, être capable de faire un salto devant la toile.»
Quand on lui demande sa définition d’un artiste, en précisant que c’est une question «con», il répond tranquillement : «Non ce n’est pas con. D’ailleurs c’est compliqué. Car tout le monde peut être artiste sans vraiment l’être…». Alors il reprend le problème à l’envers : «On n’est pas artiste quand on n’a pas réussi à s’exprimer de façon originale». Et il insiste sur ce mot, en ajoutant «de façon personnelle, intériorisée, distinctive mais universelle. Pas seulement un mixte de ce qu’on a capté sans le le remarcher, le digérer…»
Les artistes qui l’ont influencé ? Pirouette brésilienne, il cite Tintin et Lucky Luke. «Pour les visages super-expressifs.» Un regard, une grimace… «C’est par là que passe l’émotion.»
En revanche, son univers esthétique ne se résume pas à quelques héros de BD. «Je n’ai pas étudié l’art mais j’ai décidé de passer en revue quelques figures qui m’interpellent et que j’ai négligé jusque là comme Renoir, Gauguin, Picasso…»
Aujourd’hui, une sculpteur philippine est pour lui une référence : Agnes Arellano. «Son mec est une rock star des années 80. C’est son agent, son mentor… Ils sont touchants dans leur façon de vivre. Quand il n’arrivent pas à exprimer ce qu’ils ont envie d’exprimer, ils dansent, ils chantent…» Un style mais aussi une vie. Et c’est au fond, ce qui entraine ce Lyonnais au bout du monde.
Il parle sans tabou de l’argent. Rare chez les artistes. «Ça fait 8 ans que j’en vis.» Il vend ses toiles de 3 000 à 15 000 euros. «Je considère que j’ai de la chance.» Mais il sait faire des compromis.

Il se voit mal finir au Musée des Beaux Arts

Aux Maldives, où il était encore il y a quelques jours, un riche promoteur allemand lui demande de réaliser son portrait. «Il trouvait qu’il ressemblait à Hô Chi Minh, il n’aimait pas. Mais il a fini par l’acheter… Ça ne me choque pas qu’on me dise franchement ce qu’on pense. D’ailleurs, plus j’avance plus je vois mon métier comme un échange. Le regard du public, c’est important non ? Il faut savoir se confronter au regard des autres.»
Il sait également saisir les opportunités. Exemple, toujours aux Maldives. Il a croisé un américain, Jeremy Meks, un ancien du gang des Crips qui après un séjour en prison est devenu mannequin. «J’ai peint son portrait sans le vouloir au cours d’une performance.» Henri sympathise avec ce lascar qui se fait «courir après» par une jeune fille «blindée» dont le père, Philip Green, est propriétaire de la fameuse chaine de magasins Topshop, «des fringues». Voilà comment il a signé pour «un show» cet été à Monaco.
On revient sur son père. Une relation forte. Même s’il en parle cash. Un père qui vit sa passion à travers lui ? «Un peu, il y a des tas de trucs qu’il a fait et auxquels je veux donner une seconde vie.» Exemple, son livre jamais édité, «La guerre du fou», qui l’a inspiré pour une série de toiles : «C’est l’histoire d’un jeune bourgeois qui vit dans un château du Beaujolais. Sa mère vient de mourir il se retrouve seul, désoeuvré… Un truc à la Godart où il ne passe pas grand chose… Mais qui me touche».
Reste à savoir si lui même ne fuit pas ce père dont il est si proche. «Sans doute», admet sans façon l’homme du stérilet, toujours accro à la vérité, avant de conclure en souriant : «Je me vois en futur père… Mais ça risque de me sédentariser». Pas le genre à pleurnicher pour autant. Henri Lamy est prêt à tenter cette nouvelle aventure. Déjà il imagine un chevalet portable «pour peindre n’importe où», des nouvelles inspirations, des «ouvertures à la beauté»…
Une certitude : celui-là on ne l’enfermera pas dans une cage. Même dorée, même lyonnaise. Même conjugale. Car son territoire c’est la planète. A Lyon quelques semaines pour préparer ses «séries», il va reprendre son tour du monde : Monaco bien sur mais aussi Manille évidemment où il a créé une Taverne, l’Afrique du Sud, Singapour…
Il se voit mal finir au Musée des Beaux Arts dans un cadre doré. «Je n’ai pas les codes.» Il ne méprise pas ceux qui prennent ce chemin mais, lui préfère l’aventure, l’inconnu. Vital pour cet artiste attachant qui, avant même l’âge de raison, a décidé de marcher sur les mains.

Tableaux (détails) d'Henri Lamy. En haut, sa femme, Maïa.
Voir une vidéo de capoeira painting