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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Alain Garlan vient de publier, sans tapage, une sorte de grand reportage qui met en scène la vie d’un «artiste-entrepreneur». La sienne, sans aucun doute. Superbe !

Un aventurier de la culture raconte

«J’ai quitté mon hôtel à l’aube car l’étape allait être longue…»
Tout commence par une balade dans les Alpes. Un peu déroutante. On se dit qu’on va avoir droit à une auto-célébration provinciale. Mais rapidement, on est sous les charme de son écriture, sobre, nature mais raffinée. Etonnant d’ailleurs ce style soigné pour un éternel rebelle comme Alain Garlan.
«Tu ne viens pas, Jean !» Alors y va, on plonge dans ce livre insolite. Rien à voir avec un roman. Une sorte de reportage intime. Du vécu, et quelle vie, celle d’un artiste entreprenant qui parcourt le monde. Universalité, pas mondialisation. Partout il est chez lui, de Bella Vista à Saint Petersbourg en passant par Alger, Bucarest, Montreuil, Beyrouth, Dakar, Montréal… Avec à peine un petit détour par Lyon, sa ville.
Il raconte sa longue marche, étape par étape. Des séquences loufoques, chaudes, acides… Mais toujours captivantes où on plonge dans un univers que l’auteur connait bien, l’univers culturel où se croisent des génies et des nullards, des anges et des escrocs, des étoiles et des fantômes…
Tout est théâtre dans ce livre qu’il a construit en cinq scènes avec épilogue et prologue, entrecoupées de méditations vivantes et colorées : corps, lumière, son, voix, argent, public.
Logique pour ce comédien et metteur en scène, qui a dirigé deux centres dramatiques nationaux et qui a été à l’origine d’un certain nombre d’aventures radio, télé… Avant de fonder le collectif d’artistes Frigo.
Et puis il y a les femmes, Maria et les autres, toujours en lumière, fraiches ou fanées, séduisantes ou monstrueuses, vives ou passives… Là encore, on ne se refait pas !
Alors on fume, on boit avec lui, beaucoup et de bon coeur, on cause, on baise… Sans frontière. Une formidable vitalité, ce personnage qui tire le fil rouge de «L'attrait des leurres». Un fantôme aux mille et un visages. Un regard surtout. A la fois passionné et fataliste. Mais une certaine bienveillance, le signe de la maturité, même pour ces diables qui font marcher le monde sur la tête. L’élégance d’un vieux crabe qui en a vu d’autres. Parfois c’est drôle, très drôle même. Entre «Debout les ratées de la terre !» et «Les pionniers sont les baisés». Sans aigreur, tout en ironie et douceur.
Et puis il y a ces enfilades de mots, qualificatifs notamment, qui sculptent des images, des personnages, des ambiances… On se dit qu’on n’arrivera jamais au sommet. Mais on est avalé par le spectacle.
De temps en temps, un coup de gueule à la Garlan contre le système. Les barons de la culture, les hypocrisies, les ambitions, les copinages, les compromissions, la médiocrité… Il se lâche aussi en quelques lignes en malmenant les icônes du 20ème siècle. Sartre pour son mépris de Camus, «mépris pour l’autodidacte besogneux qu’il moque dans la Nausée». Puis le fou d’Elsa qui imposera ses «provocations» homo aux apparatchiks du parti communiste. Ou encore quand il rend hommage à la fameuse sentence de Pierre Dac, «l’homme parti de rien pour n’arriver à pas grand chose», ce qui lui donne le privilège de ne jamais dire merci à personne. «Une cruelle ironie qui arrime modestie et clairvoyance à une fierté dérisoire», conclut Garlan qui avoue que cette cruelle ironie le touche en profondeur. Orgueil, meilleur bouclier contre les tentations subalternes de l’argent et du pouvoir.
Tout ça dans une lettre de rupture, glissée au cours de cet ouvrage, en forme d’autocritique avec un «collectif» imaginaire. Au nom de sa résistance aux «normes» quelqu’elles soient.
Le vieil anar ne lâchera jamais. Un coté old school pour son élégance mais toujours un peu décalé, déjanté. Une sensibilité surtout et du sens qui lui donne un souffle de modernité. La vraie, celle qui donne des perspectives.
A signaler, la dernière scène, délicieuse, de ce vieux théâtre qui ferme ses portes à Montreuil sur un concert de «musiciens musulmans». Et sa vieille directrice qui jouit une dernière fois dans une loge avant de dîner avec sa troupe dans un pakistanais… Suivi d’un enterrement qui tourne mal.
Mais avant, on a droit à un chapitre extraordinaire, «Argent», qui démarre sur un projet un peu dingue de cirque panafricain. Une longue complainte qui explose en petits sketchs. Avec de longs palabres autour d’une anisette marocaine, un contrat russe de mille pages, l’ombre de la belle Magda qui se faufile, un mécène qui s’envole, «perdre ça oui, on savait», le tout arrosé par deux bonnes bouteilles de Médoc, un fabuleux dîner de poissons dans une gargote improbable pour fêter l’éviction d’un directeur de théâtre algérois «à la nuque trop raide», une danse du ventre en sous-sol au son d’une darbouka… Et des filles de l’Est qui attendent à l’hôtel au terme d’une journée bien remplie. «Un cadeau ne se refuse pas».
Au coeur de cette farandole, deux images surgissent : les jeux de billes du «p’tit Jeannot» qui dilapidait son butin quotidien dans une écluse pour éviter de devenir «le plus riche du cimetière». Et le grand Jean, fasciné par un atelier-bureau de son ami Hans, Faubourg Saint-Antoine, un véritable théâtre d’objets insolites couronné par Claudel, en lettres rouges sur fond noir, qui rend hommage au désordre «délice de l’imagination» reléguant l’ordre au «plaisir de la raison».
Rien que pour ces pages argentées, il faut lire ce livre, entre plaisir et délice, qui détonne dans cette rentrée littéraire. Car il interpelle une époque où les artifices, les leurres, trompent l’oeil pour abuser les esprits. Pour se divertir de l’essentiel. Belle provocation pour un homme de culture !
De quoi produire une belle série pour une télé un peu alternative comme Arte.

«L’attrait des leurres» d’Alain Garlan aux éditions Hippocampe, 256 pages.
Photo : Anne Bouillot