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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un beau voyou

Philippe Manoeuvre se raconte dans un drôle d’auto-portrait tout en mettant en scène une génération qui s’est rebellée en musique. Passionnant. Même si on n’est pas un enfant du rock !

«Pour vivre hors la loi, il faut être honnête.» Bob Dylan évidemment. 

C’est l’épigraphe qui trône en tête de ce «roman biographique». Un petit livre vif et malin. «A lire très fort», recommande l’auteur. Et ça pulse effectivement ! 

Pas nécessaire d’être en phase avec sa playlist un peu hétéroclite qui, en conclusion, propose une centaine de titres associant «Power soul» de Jimi Hendrix et les ice cream de Michel Polnareff,«Rider on the storm» des Doors et la petite rivière de Johnny Hallyday.

C’est vrai, il aime tout le monde ou presque, Philippe Manoeuvre. Même les Beatles, qu’il passe pratiquement sous silence. Un signe ! 

280 pages, il fait revivre tous ses exploits : l’interview de James Brown en prison et qu’il fera sortir, les aveux de Yoko Ono, hors caméra, sur l’assassinat de Lennon, la réplique de Keith Richards quand il lui demande si les Stones pourraient refaire le fameux concert d’Altamont : «Oui bien sûr, si on trouve un connard pour se faire poignarder devant la scène. Toi peut-être ?». Mais aussi ses rencontres avec David Bowie, Eric Clapton, Madonna, Michael Jackson, Joey Starr, Daft Punk… On a même droit à ses trois journées lyonnaises avec Paul Bocuse ! Tous les grands, sauf Dylan justement. 

Sincère, le «connard» avoue sans tabou tout ce qu’il s’est mis dans le nez et dans le gosier. Alcool, de toutes les couleurs. Avec une fascination pour le Scorpion de son complice Gainsbourg. Cocktail explosif à base de rhum et de liqueur d’abricot. Sans oublier le reste : herbes exotiques, poudres stupéfiantes, pilules magiques… Y compris son «coup de foudre» avec Virginie Despentes. Même pas peur ! Mais quelle santé ! 

Avions et palaces, loges et backstages, bars et boites de nuit… Il fera le tour du monde. USA surtout, de New-York à Los Angeles, en suivant toutes les tournées mythiques. 

Avec cette drôlerie qui met tout à distance. Exemple, cette formule réflexe quand on lui propose un coup qu’il ne peut pas refuser : «Le pape est-il catholique ?». Ou encore cette désinvolture quand il n’arrive pas à se souvenir d’un détail, «ça me reviendra avec le prénom d’Alzheimer».

Il écoute, une bonne tête de fan tout terrain. Look et sourire qui rassurent les géants de la pop et du rock. Belle vie pour celui qui a démarré obscur pigiste avant de devenir le rédacteur en chef de magazines prestigieux. Metal Hurlant, pour la BD-SF. Et surtout Rock & Folk où il va sévir 33 ans ! 

Mais sa force c’est une écriture. Très orale, rythmée, spontanée et nature, sensible aussi… Ça parle, ça swingue, ça rigole, ça délire. Impossible d’ailleurs de lâcher ce «tube» éditorial car il affiche une belle liberté. Ce qui lui permet de citer Victor Hugo avec ce commentaire : «Ça putain de sonne, non ?». Tout en célébrant son premier patron et «les 32 questions» indispensables à préparer «par écrit» avant d’affronter une star.

C’est comme ça qu’il a réussi à se faufiler dans l’ombre et parfois dans le coeur de quelques figures. De Mick Jagger à Iggy Pop mais aussi Serge Gainsbourg avec qui il va se prendre quelques cuites mémorables. Ou Johnny Hallyday avec qui il va faire quelques bras de fer musclés, à coups de couteau et de fourchette. 

Et puis il y a son parcours insolite sur la planète audiovisuelle. La radio, RTL et France Inter. La télé dont il se fera virer systématiquement. Service public et privé. De Canal Jimmy avant de finir aux Grosses Têtes ! Mais Sex Machine restera son émission culte.  

Un bouquin surprenant, bourré anecdotes marrantes. De confidences en révélations. Un regard décalé sur lui-même, une certaine élégance. Jamais d’a-priori, ni même de bla-bla convenu. Grâce à la musique dont il est un militant pur et dur ! 

Ce qui a sans doute séduit tous ces dieux du rock et ses filiales. Même son pote Jean-Luc le taxi, copain du célèbre voyou Jacques Mesrine. 

Mais d’où vient de cet OVNI qui croit donc aux OVNI, sans avoir besoin d’avaler des «champignons» ? De Chalons, deux grands-pères. Un Alsacien «malgré lui» engagé dans la Wehrmacht devenu fleuriste, un autre gendarme, Parisien et résistant. Si différents mais voisins. D’où ses parents cool. Précoce, Philippe prend un «tournant majeur» à 13 ans en découvrant les Rolling Stones. Direction Paris sans diplôme. Chambres de bonne et les vinyles qui s’empilent, son trésor. Des milliers. Des jolies copines, nombreuses aussi. Mais il garde le cap. Malgré cette vie un peu rock-and-roll, il évite le trou noir. Sa différence alors que, dans cet univers, tant d’autres papillons se sont brisés les antennes. 

«Rock critic» dit-il. D’abord un passionné. Avant d’écrire, il s’interroge toujours en se demandant s’il va faire du tort à sa tribu. Un Drucker du rock ?

Plutôt un voyou qui se donne des airs méchants, dans son uniforme des années 70, perfecto, baguouzes et lunettes noires. Mais un beau voyou. Entre «Sympathy for the devil» et «Your under arrest» ! Un gentil au fond qui ne renie pas ses livres, nègre souvent. Jamais tout à fait journaliste pur et dur. Ça ne le gène pas d’ailleurs quand ses confrères le cherchent sur ce terrain mouvant. Car sa religion, ce n’est pas la «vérité». Mais le rock. 

A part le cahier de photos un peu ringard, c’est parfait, de la première à la dernière page.

L’attentat du Bataclan justement, «la fin de l’âge d’or du rock». Après moi le déluge, semble suggérer ce jeune retraité qui conclut par une petite vanne sur les Inrocks où il n’ a «jamais publié une ligne», précise-t-il. Une autre planète, une autre époque où Philippe Manoeuvre se battait contre les accordéons ! 

"Rock" de Philippe Manoeuvre aux éditions Harper Collins. 280 pages.