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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un électrochoc pour le TNP ?

La nomination de Jean Bellorini à Villeurbanne marque une rupture à la tête d’un des plus prestigieux théâtres français. Un profil en tout cas très différent de celui qui lui cède sa place,  Christian Schiaretti : âge, formation, parcours, priorités, méthode… De quoi donner, peut-être, un nouveau souffle à cette institution centenaire.

GENERATIONS

L’âge d’abord. 37 ans ! Jean Bellorini est le plus jeune, et de loin, des cinq candidats qui ont concouru à la «finale» organisée en juin pour sélectionner le futur directeur du TNP Villeurbanne. Pas question ici de faire du jeunisme idiot. Mais il y a quand même un facteur générationel qui ne doit pas être négligé, surtout dans un univers où c’est parfois la seule solution pour se dégager de certains conformismes, ancrés en profondeur.   

Jean Bellorini va prendre la succession d’un homme qui a pratiquement deux fois son âge et qui dirige ce théâtre depuis près de 20 ans. Quand Christian Schiaretti a été nommé celui qui lui succède aujourd’hui à la tête de cette institution, était encore un enfant.

Au ministère de la Culture, on se contente de souligner, en off bien sûr, que ce passionné de théâtre, qui n’a pas encore franchi le cap de la quarantaine, va permettre d’apporter «un nouveau souffle» à cette institution qui fêtera son centenaire dans quelques mois. 

PROGRAMMATIONS

Il est également intéressant de comparer les deux saisons que viennent de présenter Christian Schiaretti au TNP Villeurbanne et Jean Bellorini au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis.

- 19 spectacles au TNP dont cinq mis en scène par Schiaretti, une vieille tradition de toutes les salles de mettre en avant les oeuvres de leur directeur. Avec notamment, en ouverture de saison, «Le laboureur de Bohème» un texte de Johannes Von Saaz, qui raconte le face-à-face entre un laboureur et la mort. «Une joute oratoire qui touche à l’essentiel». Les autres textes sont en majorité des classiques «revisités»; notamment «Phèdre» de Racine, «L’échange» de Paul Claudel et «Utopia» d’Aristophane. 

Parmi les autres spectacles proposés, trois d’artistes en résidence. Un «Dom Juan» d’Olivier Maurin, «Dunsinane» d’après «Macbeth» de Shakespeare mis en scène par Baptiste Guiton, et «Antis» par Julie Guichard et Maxime Mansion. Dominante classique là encore. 

Quelques figures aussi dans cette programmation : Valère Novarina avec «L’animal parlant» et Joël Pommerat avec «Contes et légendes». Des habitués du TNP.  Quelques jeunes metteurs en scène également. Notamment Louise Vignaud, la directrice des Clochards Célestes, qui reprend «Agatha» de Marguerite Duras. Et «La Tempête» de Shakespeare par Juliette Rizoud.

Une saison ponctuée par quelques rencontres, lectures… Rien de très original. Une nouveauté cependant avec des stages de découverte théâtrale. 

- 25 spectacles au Théâtre Gérard Philipe, dont trois de Jean Bellorini. Avec un classique, «Il Tartufo» de Molière, mais aussi un texte plus contemporain «Vie et mort de Mère Hollunder» de Jacques Hadjaje. Ainsi que «Les sonnets» de Shakespeare pour lequel le futur patron du TNP a fait appel à 23 jeunes de Seine Saint Denis.

«L’insertion professionnelle de jeunes artistes» est d’ailleurs un des fondamentaux de Jean Bellorini qui propose trois autres spectacles, soit avec amateurs ou des émergents, soit qui vont à la rencontre de la population sur le terrain. 

A noter au passage qu’un tiers de cette programmation est destinée au jeune public. Avec une vraie interdisciplinarité associant théâtre, danse, cirque, musique et même comédie musicale. Beaucoup d’ateliers et de rencontres pour les familles. Un jazz club, des brunchs… Bref du coté du TGP, c’est tout de même plus ouvert. 

TROUPES

Christian Schiaretti a monté, dès son arrivée au TNP en 2002, une troupe d’une douzaine de comédiens permanents. Des professionnels souvent confirmés. Pour la plupart anciens élèves de l’ENSATT, prestigieuse école de théâtre, basée à Lyon. 

Alors que Jean Bellorini, très attaché à la transmission, a mis en place dans son théâtre «une troupe éphémère» réunissant une vingtaine de jeunes de 15 à 20 ans, amateurs passionnés, dirigés chaque saison par un metteur en scène différent, cette année Ido Shaked. 

Deux démarches assez différentes, là encore. 

AUDIENCES

L’appel à candidature pour la direction du TNP lancé en décembre 2018 par le ministère de Culture révèle quelques chiffres intéressants qui permettent d’évaluer le taux de remplissage de ce théâtre. Avec 80 000 spectateurs pour «250 à 300 représentations». Soit environ 290 spectateurs par représentation. Pour une salle de 680 places et deux salles plus petites de 250 et 100 places. Même en restant prudent, ces chiffres ne sont pas… spectaculaires. Les plus méchants estiment que les salles sont à moitié vide qand se joue un spectacle au TNP malgré quelques succès incontestables. Les plus gentils préfèrent évaluer ce taux de remplissage autour de 70%, en incluant, bien sûr, les invitations. 

Une certitude, si on rapproche le nombre de spectateurs et le budget de cette institution, chaque fois qu’un spectateur assiste à une représentation au TNP cela coûte 125 euros, financés essentiellement sur fonds publics. Indicateur retenu par la Cour des Comptes quand elle engage des investigations dans l’univers culturel, qui dénonce d’ailleurs cette approche jugée simpliste. 

En citant ces chiffres, il ne s’agit pas évidemment de contester le bien fondé de ces subventions. Au contraire, elle sont indispensables dans un univers qui ne doit pas être soumis aux règles du pur business. 

En revanche, ces chiffres du ministère constituent un indicateur pertinent pour mesurer la sensibilité d’une institution culturelle aux attentes du public. 

Et pour le TNP, le verdict officieux du ministère reste nuancé : «Peut mieux faire».

Mais aujourd’hui, de nombreux artistes et jeunes compagnies ne cachent pas leur grogne quand ils demandent, en vain, des aides publiques qui leurs sont souvent refusées alors qu’ils considèrent que «les barons» qui règnent sur les grandes institutions bénéficient, selon eux, d’un traitement de faveur. Un réflexe «gilets jaunes» de plus en plus fréquent chez les artistes émergents condamnés parfois à baisser les bras.  Faute de moyens. 

Au Théâtre Gérard Philipe, on affiche le taux de remplissage : 77% pour la saison 2016-2017. Avec 34 099 spectateurs. Avec un budget d’environ 3 millions d’euros. Soit 87 euros par spectateur. Avec une programmation de bon niveau. C’est nettement mieux si on compare avec les chiffres du TNP Villeurbanne. 

Mais là encore, entre les chiffres et les lettres, la coexistence n’est pas toujours évidente.  

PROFILS

- Fils de médecins, né en 1981 à Paris, Jean Bellorini intègre, après son BAC, l’Ecole Claude-Mathieu qui dispense «une formation professionnelle d’acteurs». Puis à 20 ans, il fonde la compagnie Air de Lune qui est accueillie en résidence au Théâtre Gérard Philipe. Trois ans, plus tard il est nommé directeur de cette structure en privilégiant trois «axes forts» : création, transmission, travail sur le terrain.

En 2014, il reçoit deux Molières pour «Parole gelée» de Rabelais et «La bonne âme de Se-Tchouan» de Brecht. Deux ans plus tard, il joue «Karamazov» de Dostoïevski au Festival d’Avignon, 5h30 dans une carrière. 

Au TNP, il annonce quelques priorités : création toujours, mais placée sous le signe de l’éducation. Avec une volonté d’associer à son travail des auteurs et des metteurs en scène, comme Joël Pommerat, André Markowicz et Thierry Thieû Niang. Mais il veut également privilégier des grands formats avec une ambition internationale. Tout en étant attentif, sur le terrain, aux attentes de la population notamment les adolescents. 

- Issu d’une famille d’ouvriers communistes, Christian Schiaretti étudie, après son BAC, la philosophie tout en faisant  des petits jobs dans des théâtres avant de créer un théâtre, L’Atalante à Paris. En parallèle, il suit les cours d’Antoine Vitez au Conservatoire Supérieur d’Art Dramatique. Avant d’être nommé en 1991 directeur de la Comédie de Reims, un centre dramatique national où il montera un troupe de comédiens permanents car pour lui «un théâtre est d’abord une maison où habite des artistes». Puis au terme d’une dizaine d’années, il sera nommé à Villeurbanne. 

Prof à l’ENSATT, il décroche lui aussi deux Molières en 2009 avec «Coriolan» de Shakespeare,. Et se fera remarquer avec «Par dessus bord» de Michel Vinaver joué dans sa version intégrale, 5h30 aussi. Ce qui lui vaudra de se voir décerner le grand prix du syndicat de la critique. 

Candidat pour diriger la Comédie Française, il est refoulé sans même être reçu par le ministère. Il dénonce alors cette «humiliation». Schiaretti se fera également remarquer en refusant de quitter le TNP en 2016, en exigeant que son contrat soit prolongé pendant trois ans. Ce qu’il justifie en expliquant que son théâtre a été «paralysé» pendant trois ans par des travaux ! De quoi alimenter la critique qui déplore ces «barons» qui n’arrivent pas à lâcher leur trône. 

ESPRITS

Le  théâtre c’est d’abord des textes, affirment les dramaturges. Voilà pourquoi il semble pertinent de se référer à deux textes écrits par Jean Bellorini et Christian Schiaretti. Deux éditos publiés sur le site internet de leur théâtre pour présenter leur saison. 

- Schiaretti souhaite «bienvenue» à son successeur mais il l’assortit d’une mise en garde en soulignant que ce TNP est «facile à abimer» mais «essentiel à respecter». Il retrace alors en quelques mots l’histoire de ce théâtre, «cinq directeurs en un siècle», dont Jean Vilar et Roger Planchon. «Un sigle que chacun a respecté, a transmis et finalement gardé».

Une responsabilité qu’il résume par une formule étonnante destinée à son successeur en lui annonçant «un chemin de solitude». Pour conclure que ce théâtre est «unique» comme son public : «Ces femmes et ces hommes qui par leur militance nocturne et leur fidélité, qui dépasse parfois les 50 ans, sont la contribution essentielle à cette histoire». 

De quoi confirmer cet esprit «citadelle» pour reprendre l’expression d’un élu de Villeurbanne, déplorant «l’isolationnisme» du TNP perché sur les hauteurs théâtrales. 

- Plus ouvert et pragmatique, Jean Bellorini dans son édito s’interroge, quant à lui, sur le rôle du théâtre public : «Un trait d’union entre la culture et l’art, entre le passé et le présent, entre la réflexion et l’émotion qui nous aide à nous sentir vivant et à appréhender l’avenir». 

Et il pointe du doigt «une difficulté et une grande responsabilité, celle de la rencontre». En ajoutant : «Il faut plus d’artistes dans nos maisons» pour faire de son théâtre «un lieu chaleureux, ouvert et vivant au centre de la cité». 

Révélateurs de deux personnages très différents, au fond.

Reste à savoir si le nouveau directeur du TNP fera évoluer cette vénérable institution qui reste, malgré tout, une référence pour le théâtre contemporain. 

Philippe Brunet-Lecomte et Nadège Michaudet

Photo : Jean Bellorini