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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un éloge magistral de la modestie

Lydie Salvayre à la Librairie Descours, samedi après-midi, où elle a présenté son dernier livre «Marcher jusqu’au soir». En avouant son admiration pour le sculpteur Giacometti.

«Non, je lui ai dit non merci…»

Les premiers mots de ce récit, quand son éditeur lui a proposé de passer une nuit au Musée Picasso qui présentait une exposition juxtaposant les oeuvres de cet artiste provocateur et du très discret sculpteur Giacometti. 

Pourquoi ? lui demande Gwilherm Perthuis, l'animateur de cette rencontre. Parce qu’elle n’aime pas les musées, «des hospices pour chefs d’oeuvre», estime Lydie Salvayre, cloitrée pendant deux heures avec quelques dizaines d’admirateurs dans une petite librairie lyonnaise, par un après-midi caniculaire. Et elle insiste : «Ce sont des lieux où les oeuvres sont séparées de la vie». 

D’une voix douce, elle se lance alors dans un réquisitoire implacable. Au banc des accusés : l'art contemporain «écrasé par le fric» qui dicte «la forme et le sens». Avec ses «oeuvres gigantesques» qui justifient «leurs prix toujours plus incroyables». Des oeuvres «simplistes» aussi  pour frapper les esprits zappeurs, 9 secondes en moyenne devant une oeuvre.

Un art «dit contemporain» qui «laisse de coté» une grande partie de «l’art d’aujourd’hui», qui est «inventif et magnifique», mais qui est marginalisé par ce système pervers. De quoi enflammer sa «colère». 

Elle finira par relever le défi, évidemment. Une nuit, sur un lit de camp, seule dans ce musée désert. Et là, elle est surprise de ne rien ressentir si ce n’est «un vague malaise». Perplexe car «insensible à ces choses qui devaient m’émerveiller».

Choc qui va lui permettre de franchir un cap. «Pourquoi les vannes s’ouvrent ce soir-là, je ne sais pas». Mais elle va alors plonger dans son enfance. Et surgit son père, le grand absent.  

Un homme terrible qui fuit l’Espagne en 1939 et qui, après «une vie oisive», se retrouve ouvrier, vit avec sa famille dans une cité HLM, milite au parti communiste… Un homme «douloureux» qui va transformer cette douleur en «autorité et domination».

«Violent» puis «délirant», il sera enfermé dans un asile psychiatrique alors qu’elle a 19 ans. Ce qui va «l’arracher à la peur» qu’il lui inspirait.  Des études de médecine, elle devient infirmière et plonge dans l’écriture. Avant de décrocher le Prix Goncourt en 2014 pour son roman, «Pas pleurer». 

Mais ce nouveau livre très intimiste est aussi une étape marquante : «Il m’a fait mesurer le temps infini qu’il fallait pour que des événements essentiels de notre vie soient convertis en écriture». 

Ce qui la renvoie alors à «l’impuissance» de l’immense Giacometti qui a toujours répété : «Je suis nul, je rate, j’échoue…». Très différent de Picasso qui affiche son génie de façon spectaculaire. «Le jour et la nuit». Un sous-entendu clair, entre les deux, elle a choisi. 

De procureur, elle devient avocat de la modestie exemplaire de ce sculpteur «dans une société où on se complait dans la réussite, la performance».  

«Elle a l’air bien modeste», lui a lancé au cours d’un dîner mondain, la maitresse de maison. La «transfuge» a alors l’impression d’être «démasquée» par cette «arrogance» et ce «mépris».

Dans son élan, elle avoue sa profonde admiration pour Giacometti qui a toujours vécu «pauvrement dans son petit atelier pourri, exigüe, étroit et mal chauffé…» Même quand il deviendra milliardaire à 60 ans, après «L’homme qui marche». 

Quatre ans pour accoucher de cette sculpture mythique qui, justement, l’a conquise au cours de cette nuit chez Picasso. «Il marche vers la mort. Il y a quelque chose de tragique et pourtant il marche». Et lui fait découvrir qu’elle est mortelle. En avouant le rôle décisif de cette maladie qui l’a pris en otage. Mais qui lui a permis de se «libérer» et d’écrire sur son père.  

L’écrivain va longuement insister sur cette «obsession de restituer le vivant» chez Giacometti qui la renvoie à son obsession de «rendre un texte vivant», loin des règles et des conventions stylistiques qui l’indiffèrent sinon l’agacent.

 «Ce qu’il aime c’est chercher. Achever pour lui c’est la mort», souligne Lydie Salvayre en citant cet artiste : «Je n’achève jamais, j’abandonne. Réussir, conclure, c’est l’affaire des imbéciles…». 

Pour elle, une certitude, c’est «dans le chemin vers qu’on s’accomplit. Un vers qui recule de plus en plus pour arriver dans un rêve et on n’y arrive jamais». Ce qui souligne «l’impossible coïncidence entre le projet rêvé et le résultat toujours imparfait». 

Elle va alors citer Pascal et «la fragilité des hommes» en insistant à nouveau, dans un sourire paisible, sur cette modestie «rare» qui met en lumière, peut-être cette pudeur, cette crainte des artistes face au regard impitoyable des autres. Et la difficulté qu’ils ont à partager, à communiquer, vacarme ou silence. Picasso ou Giacometti. 

«Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre aux éditions Stock. 211 pages.

Photo : L'exposition Picasso Giacometti à Paris