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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un fantôme à la Biennale

Tout a été dit sur la Biennale d’Art Contemporain qui vient d’ouvrir ses portes dans une usine de Gerland. Les plus grands experts, les plus grands artistes, les plus grands critiques… Manquait seulement un ancien ouvrier de cette usine. Rire et délire.

Une voix rauque au téléphone. Il hésite, silence méfiant puis un murmure : «Je suis ouvrier, vous savez, j’y connais rien en art…».

Nouveau silence. Bernard, ouvrier aux usines Fagor-Brandt. Pendant vingt ans il a fabriqué des machines à laver. Des mots durs pour raconter cette histoire. La fin surtout et la sentence qui tombe : «Chômage». Il ne retrouvera pas de travail, «trop vieux». La voix se fait plus moqueuse : «De l’art, dans mon usine ?».

Rendez-vous le lendemain matin dans cet étrange quartier de Gerland où des immeubles de bureaux flambants neufs poussent à côté des vieux hangars industriels. Devant les grilles de l’usine recouvertes d’immenses affiches, des groupes de jeunes discutent en rigolant. Lui, il est seul sur le parking, tête en l’air pour déchiffrer l’énorme graffiti qui orne la façade. «Warm in your memory». Bernard ne comprend pas «l’english». Mais Fagor-Brandt c’est encore chaud dans sa mémoire.   

Légèrement voûté, veste et pantalon sombres et froissés. Visage pâle cerné et cheveux grisonnants coupés ras, yeux bleus et regard timide. Passé la grande porte d’entrée, Bernard s’arrête l’air perdu. A droite, dans le hangar n°1, un énorme rocher recouvert de palmiers en plastique, au plafond une suspension de formes géométriques colorées. 

«Ça parait drôlement vide !» Mais il ajoute en soupirant : «Au moins il y a un peu de couleurs». Il s’arrête devant un panneau qui indique les tarifs, «pas donné votre truc». 

On l'entraîne en douceur vers le début de l’exposition. «C’est là où on stockait les pièces avant l’assemblage».

Sous les néons blancs, des formes étranges. Un gigantesque buisson de ronces en métal. Bernard observe. «Un sacré boulot», dit-il. On n’en saura pas plus. Il s’éloigne, attiré par un danseur en combinaison grise qui s’élève jusqu’au plafond… «Compliqué», grogne l’ouvrier qui esquisse cependant un petit sourire. 

Il s’éloigne. Plusieurs formes brunes posées au sol : sculptures d’animaux dans des positions étranges, fusionnées avec des moteurs de voiture. «Les moteurs ça me parle», glisse Bernard en se rapprochant lentement. Il veut savoir «comment ça marche». Un vrombissement, il tourne la tête. Une silhouette blanche s'effondre sur le sol. Puis se redresse, sculpture gonflable ! L’ouvrier fait le tour. «Ça ferait bien rire mes petits-enfants». 

Passage rapide devant le terrain de motocross en sable blanc et sa moto abandonnée. Bernard fait l’effort de lire le texte de l’artiste qui explique son oeuvre : «J’y pige rien !».

Une carcasse d’avion en résine rouge et orange. il prend son temps pour observer «le massacre» : hublots et sièges éclatés, bras, bustes et jambes déchiquetés… Ça lui plait. «Mieux qu’à la télé». 

Deuxième salle, plongée dans l’obscurité. Une minuscule rivière lumineuse qui serpente dans le béton. «L’enfer !» Un écran géant diffuse une vidéo «assez dingue». Un homme qui se débat sous une tente, des flammes, une montgolfière, des nuages… Bernard ne quitte pas des yeux le funambule. «Ils sont fous ces artistes». Mais là encore, il s’amuse. 

Un autre hangar. Au centre, l’oeuvre la plus monumentale de cette exposition : un tunnelier. Grosse machine rouillée, 200 tonnes… Ça lui parle. «Une belle bête» qu’il inspecte en détail. «On dirait une machine à laver géante !»

Dernière étape, «l’atelier pour les tests» se souvient Bernard. Au centre, des planches en bois, ça part dans tous les sens. «Drôle de cabane», commente le bricoleur en poursuivant sa route. Soudain, il se fige. Les yeux rivés vers une plateforme métallique qui se dresse devant lui. Au sommet, un mannequin sans tête vêtu d’une longue robe bleu pâle. Long silence. Puis il murmure, «un fantôme» et il ajoute, nostalgique «c’est moi». 

Agathe Archambault

15e Biennale d’Art Contemporain de Lyon, du 18 septembre au 5 janvier, aux Usines Fagor, au Musée d’Art Contemporain, à l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne et dans les autres lieux associés