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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un interminable cauchemar

«Architecture» met en scène la dérive d’une famille entre 1911 et 1938. Une longue performance mise en scène par Pascal Rambert dans la cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon.

 Ils dansent. L’heure est grave mais ils dansent. Neuf comédiens en blanc et beige. Costumes et robes longues. Une ronde maladroite accompagnée par un violon, puis ils s’éparpillent en silence sur la scène, blanche et brillante, cinq petits salons dispersés. Au fond, de vieux enregistreurs alignés.

«J’ai été insulté par cet idiot et vous n’avez rien dit !» La voix puissante de Jacques Weber dans le rôle d’un père autoritaire. 

Début d’un monologue cinglant. «Tu n’es pas mon fils, tu es ce qui s’oppose à moi».

Humilié et déçu, Jacques déverse sa colère. Filles, fils, épouse, beaux-fils et belle-fille. Tous l’écoutent. Silencieux, tétanisés.

Son fils, Stan, est une «vermine» qui lui a fait le plus grand des affronts : imiter des bruits d’animaux au cours de la cérémonie où on lui remettait la légion d’honneur. Le reste de la tribu n’est pas épargné. «Gibbon, teigne…»

Ils vont alors quitter Vienne pour partir en croisière sur le Danube. On est à la veille de la première guerre mondiale. «Le grand cauchemar» est annoncé. 

Architecte célèbre, le père s’est remarié avec une poète après la mort de sa première épouse. Ses quatre enfants ne l’ont jamais accepté. Mais tous ont grandi dans la terreur de ce despote. Son fils, Denis, en a même gardé des séquelles, un bégaiement chronique.

Une tribu de psychanalyste, musicien, écrivain journaliste… Ils pensent ! Pourtant, jusqu’à ce voyage à travers l’Europe, ils n’avaient jamais osé tenir tête à cette «brute épaisse».

Les personnages vont chacun à leur tour sombrer dans l’angoisse, la folie, la violence… Un naufrage de quatre heures. «Les gens hurlent ! Personne n’écoute personne !», s’exclame Emmanuelle, sa fille. D’ailleurs, les comédiens vocifèrent, malgré les micros, pour souligner cet appel à l’aide, à la rupture. «Le peuple veut la guerre ! La guerre a cela de bon, elle fait le vide».

Stan, philosophe, méprise son père. Pour ce qu’il représente. «Conventionnel, conservateur, méchant». L’ancien monde qui agonise pour laisser place à la modernité. «Ce n’est pas l’état qu’il faut abattre, ce sont nos pères», proclame le rebelle. 

Un beau texte porté par un casting exceptionnel. Ovationné par ceux qui ont eu le courage de tenir jusqu’au bout. Près de 6h en comptant la pluie qui a retardé, mardi soir, le début de cette «Architecture». Long et surtout très lent. Mille fois on a envie de couper certains passages, d’alléger certaines scènes… Un interminable cauchemar. De quoi fait revivre, concrètement, cette époque douloureuse qui a des airs d’actualité.   

Manon Benoiston

«Architecture», texte et mise en scène de Pascal  Rambert. Avec Jacques Weber, Emmanuelle Béart, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Pascal Rénéric, Laurent Poitrenau et Audrey Bonnet. Durée 4h avec un entracte de 20 minutes. Jusqu’au 13 juillet à Avignon. Au Théâtre des Célestins du 12 au 19 février 2020.