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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Un jardin où je suis seul et je me sens bien»

Quand on lui pose une question sensible, sa première réaction est de partir dans un grand éclat de rire. Franc et sonore. Son armure c’est l’humour. Mais ce solide gaillard parle d’abord avec son coeur. Voix grave et grands gestes, le dessinateur Gilles Brun va se raconter pendant des heures, entre deux blagues.

«Je suis un bâtard !», s’exclame cet artiste quand on l’interroge sur ses origines. Avant d’éclater d’un grand rire sonore. Yeux noirs, barbe de quelques jours, une belle carrure. Plutôt joli garçon, provocateur, rigolard… L’air fragile aussi, un voile de tristesse au fond du regard. Il ne se confie pas facilement. Mais se raconte, sans réserve.
Né à Tassin-La-Demie-Lune d’une mère sicilienne et d’un père ardéchois. Il évoque d’abord son grand-père maternel. Une figure qui, visiblement, l’a marqué en profondeur. Salvatore, «une force de la nature» ballottée par l’histoire. Entre la Sicile, les Etats-Unis, l’Ecosse, l’Ethiopie, le Kenya… La guerre, prisonnier des Anglais. Puis les mines de charbon, dans le nord de la France avant d'atterrir à Lyon où il est maçon, boucher… «Des boulots rudes». Un aventurier.

Une jeunesse dans les bois

Coté paternel, c’est plus tranquille. Des paysans. Un père chimiste, un mère chemisière. Ils vont se rencontrer à la suite d’une bagarre entre leurs deux frères. Suivie d’une réconciliation qui permettra aux deux migrants de tomber amoureux à Lyon. Ils sont jeunes, très jeunes, mais ardents.
Mariés, trois enfants. Dont le petit Gilles qui va grandir dans une cité HLM à Genay au Nord de Lyon, en bord de Saône. «Au milieu des gitans». Dès qu’il a un moment de liberté, il en profite. «J’ai passé ma jeunesse dans les bois», avoue ce lascar en ajoutant dans un rire fracassant : «Je cherchais ma mère».
Une mère dont il parle peu. On ne comprendra qu’à la fin de cette longue après-midi sur la péniche mytoc.fr où il faudra être deux pour essayer de le faire aller au-delà des apparences. Parfois désinvolte, parfois au bord des larmes. Tout de suite, on le sent, ce Gilles n’est pas seulement un clown triste. Mais un vrai personnage, attachant.
Enfant, il est doux, réservé, timide… On n’arrive pas à le croire. Et pourtant, c’est vrai. Mais il va être éjecté du système scolaire, en seconde. Que s’est-il passé ? «Les autres !», claironne le garnement qu’il est toujours aujourd’hui.
Voilà comment il se retrouve en costard-cravate à faire le «VRP» pour France Loisirs. «Une excellente école à condition d’y croire. J’allais sonner chez les gens pour leur vendre des bouquins nuls». Le timide s’improvise comédien. En détaillant la technique que lui a enseigné son mentor, un Malgache adepte de la secte des Raéliens. «Quand la porte s’ouvre, tu fais un pas en arrière pour qu’on te voit mais tu ne les laisses pas parler… Les ménagère ne résistaient pas !» L’occasion de consoler quelques solitudes.
«Une période marrante», dit-il. Un an, jusqu’au jour où il décide de passer un concours pour entrer au Petit Collège, une préparation aux écoles d’art. Il découvre alors le dessin à partir de modèles vivants. «J’étudiais l’anatomie mais pas simplement en cours», précise-t-il d’un oeil coquin. «C’est la première fois que j’étais livré à moi même, je me suis lâché».
Une prof va aussi le marquer, Solange. On n’en saura pas plus.
Le papillon passera des Arts Appliqués à Lyon aux Beaux-Arts de Valence. «Je me tirais ou je me faisais virer».

Des mouettes dans le Doubs

Convoqué sous les drapeaux, il demande les DOM-TOM mais atterrit dans le Doubs, 1er régiment d’artillerie blindée, celui où Napoléon a fait ses premières armes. «Je voulais du soleil et la mer, je n’ai jamais vu autant de neige». Un signe pour ce garçon qui jouera souvent de sa malchance. 
Tétanisé par la froid, avec un hiver «à moins 40», le jeune bidasse se réfugie au mess des officiers où on lui commande une grande fresque qui doit trôner au dessus du bar. Il va peindre alors un paysage de Bretagne, «à grand renfort de mouettes». Encouragé par l’adjudant Loiseau ! En revanche, il refuse catégoriquement de piloter un char. «Claustro», explique-il visiblement impressionné par «ces boites» qui font trembler le sol dans un vacarme infernal.
Il sera démobilisé avec le même grade qu’à son incorporation, deuxième classe. Mais pas de quoi pourtant devenir anti-militariste. «Un sacré souvenir».
Retour à Lyon où il va travailler pour «un cabinet de sculpteurs» dirigé par un étrange bonhomme. «Un artiste mais je ne l’aimais pas». Déjà compliqué ce Gilles qui va tout apprendre : restauration, décoration, trompe l’oeil… «J’ai surtout appris la rigueur». Mais il va aussi découvrir la vie. Son patron, ses amis, sa femme, sa maîtresse… Il va aussi plonger dans cet univers des églises qui semble le fasciner.
«J’adorais fumer des joints derrière les vitraux», se souvient le jeune arpète. «Je lui faisais gagner beaucoup d’argent mais je me faisais exploiter !» Tout à coup, il se tait, passe une main dans ses cheveux dressés sur sa tête, un sourire et il ajoute : «Il faut rééduquer les patrons». Lui va alors craquer. Il exige une augmentation de salaire qu’il obtient. Et il prend la fuite. Trois années inoubliables.

Menacé, suivi, harcelé…

Un tournant, il hésite. Poursuivre sa formation, devenir lui même patron ? Ou accepter d’être tout simplement ce qu’il est, un artiste ?
Il va d’abord esquiver, à coup d’intérim. Et c’est là où tout va basculer. «J’ai plongé», avoue l’équilibriste qui se retrouve au bord du vide. Problèmes de santé, perforation de l’estomac avec surinfection et une maladie rare pour couronner le tout. Problème de coeur aussi. «Elle voulait être libre, elle m’a rendu dingue… C’est à cette époque que j’ai compris qu’on pouvait être attiré par quelqu’un pour de mauvaises raisons». Il ajoute en murmurant : «Elle voulait me voir en colère parce qu’elle me trouvait beau quand j’étais en colère».
Pour survire, il va travailler dans le bâtiment comme son grand père Salvatore.
«Je me suis défoncé le dos». En plus, il est «mal entouré» dans sa cité par une petite bande de «racailles» dont il ne saisit pas «les intentions obscures». Grande gueule, Gilles pense être le boss, mais se fait piéger. Et embarquer dans «une histoire de deal». Il s’endette pour acheter de la came, fait «le tapin» pour la revendre… Mais les «charognards» font tout pour qu’il trébuche, d’autant qu’il se «déchire» en jetant par les fenêtres son pauvre butin. «Une spirale d’autodestruction». Menacé, suivi, harcelé… «J’aurai préféré avoir à faire aux flics et me retrouver en taule».
Le petit fils du Sicilien va alors relever la tête, en refusant la «soumission».
Aujourd’hui, il avoue : «Je me suis reconnecté à moi même, à ma part artistique et je n’ai plus voulu entendre parler de rien d’autre».
Après Noël en famille, il rentre chez lui. Envie de prendre de la distance et à la fois de ne pas être seul. Il frappe à la porte de sa voisine, une jolie fille qu’il a attrapé par son regard. Comme d’habitude, la chance n’est pas de son coté. «Une psychopathe» qui va le faire souffrir. Des années noires pour cet hypersensible qui va se résoudre à déménager. Laissant derrière lui sa cité pour les Monts d’or où il retrouve «le goût de la vie». Grâce au sport. Marche, VTC, art martiaux… «J’ai appris à me discipliner», explique Gilles avant d'avouer dans un gentil sourire avoir «très peur de la violence», celle des autres mais aussi la sienne.

«Un jumeau perdu»

«Le dessin rythme aujourd’hui ma vie», des paysages mais surtout des corps. «Je ne me suis jamais senti aussi bien». Mais ça ne l’empêche pas de réfléchir sur lui même. Analyse.
Il a envie d’en dire plus, résiste… Quelques secondes de silence, puis il se lance, larme à l’oeil, pour évoquer ce «jumeau perdu». Mort dans le ventre de sa mère alors que lui même poussait son premier cri.
«J’aurai mieux fait de me taire», suggère ce rescapé de la vie qui enchaine avec une pirouette : «Ma psy est en cloque, c’est pour ça que j’ai besoin de m’allonger».
Sans transition, l’artiste qui vient de franchir le cap de la quarantaine, raconte les ateliers de modèles vivants où il travaille son dessin. Ses plaisanteries agacent ses collègues. Mais son geste, son talent, en impose aux plus sensibles.
«Quant je suis concentré, j’ai une tête de méchant, quand je parle une tête…» Une tête de clown. Un clown qui évoque avec passion ces modèles vivants dans lequel il faut «entrer». En glissant une blague de potache avant de citer Matisse : «Le modèle est une porte que je dois enfoncer et qui donne sur un jardin où je suis seul et je me sens bien».
C’est violent au début, doux ensuite, précise Gilles Brun pour souligner que le corps humain est «une architecture complexe, un équilibre de forces». Le seul être vivant à marcher sur deux jambes, dit-il.
Ses références, il les survole. Brillant, provocateur, drôle toujours. De la littérature au cinéma. «Je lis beaucoup aux toilettes», Charlie Hebdo et des revues de vélos. Devos et Desproges. Quelques «grands» comme Houellebecq, Tesson, London, Rabelais.
Musique aussi. Berlioz, Vivaldi, et des contemporains torturés. Avec un petit frisson pour Robert Johnson qui a «vendu son âme au diable pour apprendre à jouer de la guitare».
Mais il se torche avec certaines idoles qui règne dans l’univers artistique. Vénérant aussi quelques autres. Des noms étranges surgissent, familiers aussi, Egon Schiele en tête. Mais également les expressionnistes allemands du «Cavalier bleu», Munch, Vinci, Tiepolo, Spilaert… Avant de conclure sur Sol LeWitt et ses protocoles. «Il nous trace un chemin vers l’oeuvre et nous apprend ainsi à nous structurer nous mêmes». Car pour lui un artiste doit «créer les règles de son propre jeu».
Mais son dernier mot sera un grand éclat de rire.

Philippe Brunet-Lecomte et Agathe Archambault

Le 8 mars exposition sur la péniche mytoc des dessins de Gilles Brun avec quelque complices. Avant d’organiser tous les mois des séances de dessins, peintures et sculptures d’après modèle vivant.