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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un labyrinthe tout en profondeur

Après «Vertus de l’imperfection», Alexis Jenni franchit une nouvelle étape. Avec «Féroces infirmes» un roman intime mettant en scène, à Lyon, un duo père-fils. De quoi éclairer cette époque où domine la violence.

«Ça sent le melon dans cette cabine, y a plus la place pour respirer, y a un bougnoule qui m’encercle. Tu le connais, l’arbi qui vient de rentrer ? Bougre de salopiaud de ratons, toujours là, y en a partout, crouille de ta mère baisée par un singe nègre… »

La scène se passe dans un ascenseur d’une cité. Un père, Jean-Paul, qui se lâche, et son fils impuissant face à leur voisin Rachid «ahuri». 

Dès les premières pages, ça cogne fort. 

«Je suis enfermé dans le labyrinthe qu’a construit mon père», dit le fils qui l’a recueilli chez lui après son expulsion d’une maison de retraite. Trop violent. Et il ajoute : «J’écris l’histoire de mon père pour en avoir le coeur apaisé». 

Pas un hasard si ce roman se déroule à Lyon. Entre les tours de la Duchère et les gratte-ciels de Villeurbanne. On sent qu’Alexis Jenni entreprend une longue marche. Très personnelle. 

Début des années 60, le père, jeune maquettiste dans un cabinet d’architecte qui invente les «grands ensembles», est appelé sous les drapeaux en Algérie pour mater cette rébellion FLN qui annonce l’indépendance. Il va alors déraper et rejoindre les terroristes de l’OAS. «Qu’est ce qu’on a flingué des gens !» Ce qui le fait pouffer de rire. «Il rit comme on tousse, on ne peut plus l’arrêter».

Belles pages pour faire revivre l’aventure d’un jeune homme, vieillard désormais, qui remâche ses nostalgies, paralysé «dans un fauteuil à roues». Alexis Jenni va alors simplement raconter. Son départ de Marseille, «crâne tondu» et «treillis verts». 20 ans et «rien à foutre de l’Algérie». Traversée de la Méditerranée. Il est affecté dans un fortin tricolore, au coeur du djebel hostile. Découvrant alors les armes, la violence, la torture… Avant de craquer et de rejoindre un groupuscule, Algérie française, encadré par un écrivain de polar. Lui, le tireur de précision, fabrique les bombes. Ses camarades les font exploser. 

Massacre, alors que le «général Ensemble» décide que la France doit quitter ce territoire. Retour sur un vieux paquebot bourré de rapatriés. Paumé, il tombe sur une jeune fille, médecin qui a vécu la guerre du coté des victimes. Aimée. Amoureux bien sûr. Il la retrouve à Lyon où il va continuer sa guerre clandestine…

En parallèle, une autre histoire. Celle du fils, lui aussi paralysé. «Tu es un garçon charmant mais à force de ne jamais rien décider tu finiras par ne plus bouger», lui dit Ariane «blonde et mince, élégante et diplômée» qui va le quitter. Un fils qui va tomber en pleine nuit sur Nasser, dans la cave de son immeuble, qui manipule «des fusils d’assaut» en compagnie de «deux salafs en kamis». Violence toujours. 

Quand on plonge dans ce nouveau Jenni, indispensable avant de lire attentivement la dernière et belle page qui présente ce roman. Et les titres très factuels de chapitre. Pour éviter de se perdre dans ce labyrinthe tout en profondeur.

Père et fils. Deux solitudes. Des enfants. Enfants du 20e et du 21e siècle.

Une belle fable qui explore en profondeur ce monde de travers. Au coeur de cette tempête, un pays, un mirage plutôt. Algérie colonie, Algérie libérée. Entre les deux, la modernité qui avance pas à pas vers ses précipices et qui dessine l’avenir. Une intolérance qui monte, qui monte, qui monte… «Un noyau de colère en fusion».  

Avec un superbe final où le fils contemple une photo de ses parents, jeunes, et lui. «A deux, ils forment une ogive. Et fier comme tout, je suis campé sous cette ogive, en costume d’enfant…»

«Féroces infirmes» d’Alexis Jenni aux éditions Gallimard, 320 pages

Illustration (détail) : Tom de Thinnes