0
Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Maitres et esclaves» est le plus surprenant des romans qui concourent aux prix littéraires. Une plongée au coeur d’un territoire mystérieux dans l’ombre de trois générations d’artistes qui symbolisent les déchirements du siècle.

Un roman fascinant comme la Chine

«Un garçon était né. Le brouillard s’était dissipé. Membre de l’ethnie des Hans, fils de paysans, le nouveau né avait pour nom Tian : pour le champ qu’on cultive mais aussi pour le cadre dans lequel on peint. Il n’avait pas encore de prénom, cela viendrait plus tard».
Accouchement dans la douleur pour Xi Yan, sous une chaleur écrasante, au bord d’une route où défilent des soldats de l’armée rouge qui marchent fièrement pour «aller en découdre au Tibet».
Kewei Tian pousse son premier cri sous l’empire maoïste. Années 60, un petit village du Sichuan. Des parents pauvres, très pauvres, suspectés d’être d’infâmes «réactionnaires». Une mère solide et courageuse. Un père fragile, Yongmin, artiste clandestin. Admirateur du vénérable Qi Baishi, un suppôt de «l’art féodal». Dénoncé comme un «parasite», il doit porter un bonnet d’âne et une pancarte infamante. Avant de mourrir de faim et de froid en dessinant douze traits dans la main de son fils : Hua, peinture. «Un des seuls caractères qu’il connaisse».
La révolution est l’oeuvre : Grand Bond en avant, Cents Fleurs… Massacres, déportations et famines. Le petit bonhomme suivra le chemin de son père. Elève turbulent et rebelle, il se réfugie dans la forêt voisine pour rêver, un pinceau à la main. Repéré par un garde rouge qui le juge talentueux, il se retrouve aux Beaux-Arts de Pékin. Encadré par les marionnettes du parti, il doit se plier aux exigences du «réalisme socialiste» : peindre de beaux militaires musclés, des ouvriers glorieux et leurs dirigeants inspirés. Belles affiches qui édifient le peuple.
Pour sortir de cette misère à laquelle il semble condamné, Kewei rejoint le ministère de la propagande et devient un bureaucrate exemplaire. Une irrésistible ascension qui lui donne droit à tous les privilèges de la bourgeoisie rouge : manger à sa faim, s’habiller correctement et avoir un toit. Il épouse alors Li Fuang et sa longue natte noire qui l’envoute. Une jeune orpheline, douce et silencieuse, avec qui il a été élevé. Elle lui donnera un fils, Xiazhi . Rebelle lui aussi. Troisième génération. Mais génération Tian’anmen, celle qui croit en la liberté et la démocratie. Au désespoir de son père qui vient de se voir décerner «le bol d’acier», la carte du parti communiste, réservée à l’élite. Mais ça finira mal, dans le sang évidemment.
Une plongée saisissante dans cette Chine qui, au cours des dernières décennies, a consacré l’essentiel de son énergie à se déchirer à coups de slogans. En massacrant des innocents, au nom de l’évangile marxiste, sauce piquante. Image frappante qui suffit à résumer le désastre : cette clairière où s’entassent les cadavres des affamés que les survivants disputent aux corbeaux pour ne pas mourir à leur tour. En se jetant d’abord sur les enfants, plus tendres. Le tout couronné par cette sentence du Grand Timonier : «Il vaut mieux laisser mourir la moitié de la population, afin que l’autre moitié puisse manger suffisamment». Vérification faite, ce n’est pas du roman !
Un grand délire souligné d’un trait par les lâchetés qui plombent cet univers artistique, sensible au moindre virage idéologique. Du féodalisme rétrograde à la modernité où l’argent devient roi, en passant par cette impitoyable révolution «culturelle».
Tout la magie de ce livre est de ne pas trancher dans cette trilogie infernale incarnée par ces trois personnages attachants. Le grand-père, le père et le fils. Difficile de choisir entre ces trois figures. Difficile de choisir entre Confucius, Mao et Andy Warhol !
Une certitude, c’est l’écriture qui triomphe dans ce roman, une belle écriture délicate et fluide. Tout en finesse et subtilité. Véritable calligraphie littéraire. L’art de la suggestion, pas de suspens artificiel, mais de la première à la dernière ligne on est captivé par cette balade élégante au coeur d’un siècle d’horreurs. Longue marche au milieu de cette multitude chinoise avec des personnages étonnants comme Liu, l’éternel renégat de la peinture, Li l'alcoolique bavard qui aura la langue coupée, Gao l’enfant sauvage et sa fronde, Zhong le général boiteux et corrompu ou encore Hao la belle danseuse ligotée par l’opium. Là voilà justement en quelques mots : «Longs sourcils soigneusement épilés. Visage en noisette au petit menton arrondi. Cou de jonc docile au vent. Bras d’algues fleuries de mains nacrées. Poupée chinoise à la peau blanche. Femme irréelle. Beauté d’un autre monde…».
Il ne reste alors plus qu’à déguster une de ces glaces aux petits pois qui font fureur à Pékin. Une saveur étrange qui se prolonge quand on referme ce beau roman. Raisonne alors une petite musique toujours très actuelle : il faut se méfier des camarades qui pensent détenir la vérité ! Y compris les camarades artistes.
Un roman fascinant. Attirant et inquiétant, comme la Chine.

«Maitres et esclaves» de Paul Greveillac aux éditions Gallimard, 457 pages.