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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Frère d’âme» vient d’être sélectionné pour le prestigieux prix littéraire et il le mérite largement. Une plongée dans l’âme d’un tirailleur sénégalais qui explore son double. Au coeur de la première guerre mondiale.

Un superbe Goncourt !

Tout se joue au chapitre 7. Soit on y arrive, soit on abandonne. Cinquante pages à franchir. Comme un rideau de théâtre qui s’attarde avant de se lever mais qui annonce un petit chef d’oeuvre.
«Ce jour-là, Mademba n’a pas réfléchi malgré tout son savoir, toute sa science. Je sais, j’ai compris. Je n’aurai pas du me moquer de son totem.»
Avant ces trois courtes phrases, on a envie de refermer ce roman. Car l’auteur fait tout pour décourager son lecteur. Pour l’éprouver. Style naïf, brouillard parfois, répétitions pesantes… De quoi enrager ! Et puis c’est la lumière. Celle d’un universitaire, David Diop, qui a su retomber dans l’enfance pour aller à l’essentiel. Pour inventer une belle fable africaine en parlant à tous, au coeur des hommes.
Alors lui, le Sénégalais, se met dans la peau d’un tirailleur de la «Grande Guerre». Dans les tranchées où s’entassent des soldats condamnés à la boucherie, «Noirs ou blancs, Chocolats ou Toubabs».
Alfa est grand, fort, malin et beau. Un peu simple aussi, sauvage. «Une force de la nature», dit son capitaine «aux yeux noirs jumeaux noyés dans une colère continue». Il a un ami, «plus que frère», né comme lui dans un petit village Gandiol, au bord d’un grand fleuve et d’un désert sans fin. Mademba est petit, malingre, naïf et vilain. De l’instruction aussi. Civilisé.
Mais ces deux exilés vont faire la guerre ensemble. Chacun comme ils sont. L’un téméraire, l’autre prudent. Un «lion» et un «paon», courageux l’un et l’autre.
Alfa brave cet ennemi aux «yeux bleus jumeaux», qu’il veut terroriser. Après l’assaut, il rampe sur le champ de bataille pour surprendre un «boche» lui couper la main droite et la ramener avec son fusil, double trophée dans son camp. Tandis que Mademba reste dans l’ombre. Obéissant aux ordres, exemplaire. Puis un jour, le «lion» se moque du «paon» qui va alors jouer au héros. Et tomber sous les balles. «Il est parti le premier en hurlant vers l’ennemi d’en face pour nous montrer à la tranchée et à moi qu’il n’était pas un fanfaron».
Mais Alfa va refuser d’abréger ses souffrances malgré ses suppliques. Avant de ressasser sa culpabilité. Une douleur qui va lui permettre de se lancer dans une aventure, à la recherche de lui-même et de son fantôme, Mademba.
Alors on ne lâche plus ce petit livre qui plonge dans le passé de ces deux hommes. Un double qui se déchire. Et c’est le survivant qui parle pour raconter son histoire à l’envers où on croise une série de personnages saisissants : Jean-Baptiste le poilu marrant, Ibrahima le tirailleur traducteur, le Dr François pour qui il réalisera trois dessins «jeux d’ombres et de lumières», sa fille infirmière «qui parle avec les yeux (…) sous les feux de la lune». Et au loin, sa mère, son père, Fary Thiam la jeune sénégalaise qui va prendre sa main et l’emmener «dans la pénombre d’un bosquet d’ébéniers»…
Des séquences sensuelles ou loufoques, émouvantes ou magistrales. Et toujours un mot clef, dëmm «dévoreur d’âme». Alfa lui-même qui porte son destin. Celui qui dévore «les forces vitales» de ceux qu’il aime. Et qui doute. «Rien n’est moins sûr», avoue ce griot contemporain après avoir affirmé que «pour ne pas perdre son chemin, il faut écouter la voie de son devoir». En luttant contre «la maladie de l’hésitation».
Un chiffre sacré, sept, jalonne ces pages. Sept mains qu’il tranche avec son coupe-coupe aiguisé avant d’être considéré «comme un fou dangereux», sept traitres qui auront le droit à une échelle suicidaire, sept théières qui vont accompagner la fin de son adolescence, sept ans, son âge quand sa mère a disparu… Et tout commence au chapitre 7 !
Se faufilent aussi quelques bestioles de la savane, un mamba noir, chasseur de rats ou un ounk, lézard rose translucide qui «pisse du poison». Avec des formules littéralement magiques comme ce «cadenas mystique» qui verrouille sa vieille cantine en fer pour dissuader «les curieux poltrons».
Et puis il y a l’enlèvement de Penndo Ba, sa mère, par des «Maures du Nord» pour en faire une esclave. La révolte de Bassirou Coumba, son père, «simple paysan mais noble» qui se rebelle en refusant de céder au démon de l’arachide, de l’argent.… Des moments forts. Comme cette légende mettant en scène un sorcier-lion qui prend le visage d’un «prince d’une terrible beauté» pour séduire «une princesse capricieuse»… «Une courte histoire pleine de sous-entendus malins», qui résume la sienne.
Un roman parfaitement construit où la symétrie est travaillée tout en subtilité et en profondeur. «Là-haut» et «là-bas». Un souffle aussi qui permet au soldat Alfa de passer du front à l’arrière. De cette guerre infernale à la paix de son enfance. De son «plus que frère» à lui-même. Un style surtout, simple, coloré, vivant, envoûtant, où les répétitions donnent une musicalité, du rythme et un formidable élan romanesque à ce «Frère d’âme» qui mérite absolument «le» prix. Un Goncourt pour «célébrer» le centenaire du grand carnage «civilisé» qui a provoqué dix millions de morts. Tout en étant très actuel, face à la «vague» des migrants qui interpelle les Toubabs.

«Frère d’âme» de David Diop, aux éditions du Seuil, 175 pages. Finaliste pour les Prix Goncourt, Féminia, Renaudot, Médicis…